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S'envoyer en l'air, les pieds sur terre

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La valse et l'âge

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J'ai 6 ans. Un petit carré blond entoure mon visage mat sur lequel sont plantées les deux billes vertes qui me servent à lire.

C'est ma première rentrée

Maman m'a acheté un Tan's pourpre, parce qu'elle dit que c'est la couleur qui va le mieux avec mes yeux.
Je porte une robe chasuble violette, des socquettes blanches dans mes salomés en cuir et on m'a forcée à mettre un sous-pull parce qu'il ne fait "pas si chaud !" si chaud que quoi ?
Je n'aime pas les autres enfants. Je préfère être à la maison.
Je n'aime pas aller au tableau, je n'aime pas qu'on me regarde. Je m'ennuie, sauf quand on a lecture libre.
Je n'aime pas les histoires de fées ou de princesses. Je lis le manuel des Castors Junior.
C'est la rentrée, j'ai 6 ans et Samuel m'a mordue à la récré.

J'ai 11 ans. J'ai les cheveux longs  et cette année je ne les attache plus. Fiona a déménagé, loin, ce sera la première année scolaire sans elle depuis 5 ans. J'ai passé un peu moins de la moitié de ma vie avec elle, sur les bancs de l'école primaire.
C'est ma première rentrée au collège. Je fais partie des "petits", à nouveau. J'ai perdu mon ancienneté. Je dois tout recommencer. Les bâtons de colle Uhu ont remplacé les pots de Cleopatra (que certains sniffaient alors qu'avec Fiona on la bouffait).
Je découvre Madame Bovary en français et Dvorak en musique.
C'est la dernière fois que j'ai un cartable.

C'est la rentrée j'ai 11 ans et je suis amoureuse de Cyril.

J'ai 14 ans. Je déteste mon corps. Je ne veux pas être une femme. Je veux me fondre dans la masse pour mieux marquer ma différence. Je porte des Clarks en nubuck, j'écris U2 au blanco sur mon sac déniché au surplus américain de la place Ste Croix à Nantes.
Je sèche les cours pour aller à la plage en moto avec les copains.
Ce sera noté sur mon bulletin, mais je m'en fous, j'ai la meilleure moyenne de ma classe.
Arnaud joue de la guitare et je chante.
C'est la rentree, j'ai 14 ans et je suis amoureuse d'Arnaud.

J'ai 20 ans. J'ai les seins lourds et les hanches pleines. Mon ventre est occupé par un petit être qui deviendra la première de mes réussites.
C'est ma rentrée dans la vie de mère.
Je porte un enfant et l'étiquette de fille-mère. J'ai l'âge d'aimer mais pas celui de bercer, parait-il.
Et pourtant. Et pourtant...
C'est la rentrée, j'ai 20 ans et je suis amoureuse de quelqu'un qui n'existe pas encore.

J'ai 25 ans. Papa est mort. Mon deuxième bébé vient de naitre. Je chasse l'idée que l'un a laissé de la place pour l'autre. Je chasse l'idée qu'on a un quota d'amour et que certains doivent disparaitre pour permettre à d'autres d'apparaitre.
C'est ma première rentrée d'orpheline.
Mon premier bébé n'en est plus un.
Je lui ai acheté un cartable vert, pour aller avec ses yeux noisette.
C'est la rentrée, j'ai 25 ans et je suis amoureuse de papa, pour toujours.

J'ai 35 ans. Les enfants ont grandit, assez pour être autonomes mais heureusement pas assez pour ne plus avoir besoin de moi. Les enfants ont grandi et je suis seule. Seule avec eux, seule tout contre eux.
Seule au milieu de mes amis, je suis bien, je suis libre. Je donne et je reçois.
J'ai choisi d'être seule, parce que ça fait 15 ans que je suis la particule d'autres.

C'est ma première rentrée dans ma vie.
J'ai changé les codes, remis les compteurs à zéro. J'ai gardé le meilleur du passé et choisi l'élite pour l'avenir.
Un Homme est là. Mais suffisamment ailleurs pour me manquer. J'aime l'attendre autant que le retrouver.
C'est la rentrée, j'ai 35 ans et je suis amoureuse de ma liberté.

J'ai 55 ans. J'ai des rides en forme de bonheur. Les enfants sont partis, l'Homme est toujours là. Plus près, juste à côté. Certains amis ont disparu, d'autres sont apparus. J'ai pris des claques et des joies.
J'avance tranquille.

C'est ma première rentrée dans le reste de ma vie.
J'aime toujours Flaubert et Dvorak, pourtant ils n'ont rien fait de neuf. Et moi j'ai envie de plus, toujours plus.
C'est la rentrée j'ai 55 ans et je suis amoureuse de la vie.

J'ai 75 ans. Nos petits enfants seront bientôt parents. Avec l'Homme on a voyagé. Avec les amis on a appris à faire les fous comme avant, mais moins vite et moins tard.  C'est ma première rentrée dans l'âge d'or. Mes cheveux sont blancs, les siens aussi. Je ne supporte toujours pas les enfants qui crient et maman est morte.
C'est la rentrée, j'ai 75 ans et je suis amoureuse de mes souvenirs.

J'ai 85 ans. La vie tourne comme un vieux manège de parc d'attractions désaffecté. L'Homme est mort hier. Je lui tenais la main. Nos bras rouillés d'avoir trop enlacé l'autre se sont serrés une dernière fois. Les yeux dans les yeux on s'est promis de s'aimer jusqu'au bout de la vie.
On a ri à notre blague de vieux, on savait que c'était maintenant le bout de la vie.
C'est ma première rentrée dans le dernier jour de ma vie.
Je vais me coucher ce soir et ne pas me réveiller.

Je n'ai plus rien à faire. Alors je ne me relèverais pas. Je vais laisser la place à des ventres arrondis, léguer Madame Bovary à mon arrière-petite fille, lancer La Symphonie Du Nouveau Monde une dernière fois, fermer les yeux et repenser à Samuel, Fiona, Cyril, Arnaud, Papa, mes enfants et l'Homme.

C'est la rentrée, j'ai 85 ans et je suis amoureuse de ma mort que je souhaite aussi belle que mes rentrées.

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Capuche

Commentaires
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milllie 14-09-2011 10:22:23

Encore une fois, être boulversée par tes mots Capuche. Très très beau texte. Merci
lio 14-09-2011 11:17:50

C'est sublime et un petit air trone dans ma tête au fur et à mesure du texte :
http://www.youtube.com/watch?v=hSkAmNKehVY
bravo
  Mme Pastel 14-09-2011 11:24:28

Bravo pour ce très beau texte. J'ai particulièrement apprécié la jeunesse. Moi aussi je lisais le manuel des Castors Juniors.
  Sam Lowry 14-09-2011 11:26:13

Ces mots sont une très belle ode à la vie... très douce, avec une une pointe de mélancolie, mais légère, juste ce qu'il faut. Il s'en dégage surtout une sensation d'équilibre paisible que je t'envie beaucoup.

Un peu comme quand j'écoute cette chanson :

http://tinysong.com/nfPe
Émotion forte
marko_leptik 14-09-2011 12:50:10

Il est magnifique ton texte Capuchette, j'en ai les larmes aux yeux. C'est beau et ça remue. On y retrouve de soi, des autres, il est universel, et plus que touchant. chapeau bas. merci.
allerarome 14-09-2011 13:40:52

jolie capuche, jolie des mots que tu écris
sand 14-09-2011 14:06:38

Il y a des textes qui sont des merveilles de construction technique. Où tu lis chaque phrase en te disant "merde c'est bien trouvé bien tourné quel joli mot" mais ce ne sont pas forcément les plus grands textes pour moi.

Les plus grands, les plus beaux, c'est ceux qui t'arrachent un bout d'âme, qui t'emmènent plus loin que la prosodie, dans une espèce de bulle où les mots deviennent sons, musique, odeurs. Sentiments.

Tu as ce grand talent, outre de placer les mots avec une belle justesse, de faire naître une émotion terrible dans tes textes.

Je crois que t'es une sorte d'ecrivaine organique.

(merci de m'avoir fait chialer comme un veau)
Le Pinson 14-09-2011 14:48:39

C'est vraiment très joli, très émouvant et très bien écrit. J'ai écrit quelque chose un peu sur le même thème sur Tumblr.
Continue, c'est que du bonheur !
  Ju 14-09-2011 16:25:53

Quand on se souvient d'un beau mot, d'une belle phrase, c'est toujours dans l'air qu'on les lit; il est rare de les voir posés sur une feuille, un écran, pour un souvenir mordant, touchant. Merci.
  Vieux Félin 14-09-2011 23:54:26

J'aime pas le titre.
La puissance de ce texte m'empêche de te dire ce qui se passe.
Ce texte est génial.
Henri 14-09-2011 23:57:47

C'est un titre que j'ai proposé à Capuche... et en fait j'en suis plus trop sûr, non plus.
Merci
theFILF 15-09-2011 00:05:55

Capuche,

J'ai lu ce matin, mais il a fallu attendre ce soir avant de trouver un truc intelligent à laisser ici.
Eh ben j'ai rien trouvé d'autre que "tu m'as ému, c'est malin, j'en avais les larmes aux yeux". C'est bateau, sans doute. Mais vraiment, on vit avec ton histoire, c'est la nôtre, c'est la mienne, à moi tout seul, avec mon cartable bleu sur le dos, celui qui m'a fait tout mon primaire, et cette petite peste d'Agnès qui m'embêtait en classe, et Sandra qui ne voulait même pas me gratifier d'un regard.
Et là j'ai 42 ans... Et ton texte m'a ému. Vraiment.
mafaldah71 17-09-2011 19:38:57

je suis émue par tes mots, par cette valse qui nous porte et nous emporte.

merci
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Auteur de cette article : Capuche

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