S'envoyer en l'air, les pieds sur terre

Mon père n'a pas véritablement choisi sa fonction. Il devait nourrir sa famille, payer le crédit de la maison. Alors, il a pris des cours du soir, il s'est formé pour entrer dans le moule qui l'attendait. Il est aujourd'hui à la retraite, il est heureux, il ne regrette pas trop, je crois.
Sans me le dire ou presque, par une attitude, il m'aura montré certaines choses de façon à forcer certaines décisions, à m'adapter, à comprendre comment le système fonctionnait.
Mais avec le recul personnel d'une petite quinzaine d'années de cette vie particulière -je marche dans les pas de mon père-, il m'a manqué une sorte de libre arbitre, une once de folie douce, d'imagination, d'idée qui dévie certains rails. Mon père utiliserait plutôt le terme de volonté. Nous échangerions sur le sujet et finirai par lui dire d'accord mais pas que.
Alors, fort de ma capacité d'adaptation, je me suis seulement adapté aux environnements.
Il reste environ 25 ans avant le terme. Il est des secondes où j'attends bêtement la retraite. La retraite idéale, qui sera incomplète officiellement, mais préparée, provisionnée, profitable. Une seconde plus tard -ça ne dure vraiment que quelques secondes-, je pense aux à-côtés du travail qui fabriquent la vie réelle et les souvenirs. Je suis moins pressé.
Il est des minutes pendant lesquelles je me dis que tout ne sera pas comme aujourd'hui. Qu'il peut se passer tant de choses dans ce marais social si mouvant.
En mai ou juin 1979, c'était probablement un mercredi puisque j'étais à la maison. Il faisait beau dehors, de ces jours qui annoncent les grandes vacances. Le souvenir est précis. Ma mère recevait une amie pour le café en ce milieu de bel après-midi. Elles avaient travaillé ensemble auparavant. Une amie de la famille maternelle, italienne, qui parlait haut et fort mais si affectueusement.
J'ai toujours connu mon père partir tôt pour prendre le train de la gare de l'abbaye. Je me réveillais, son petit-déjeuner était terminé et sa toilette quasiment achevée. Rasé manuellement de près, nous avions le temps d'échanger une bise, de se souhaiter une bonne journée. Parfois aussi, je ne le voyais pas.
Le soir, il passait la porte de la maison vers 19h15, ou 19h45 s'il ratait sa correspondance. Le train était passé à ma vue devant la maison un quart d'heure plus tôt, je le surveillais. Il faut un petit quart d'heure de marche entre le quai et la maison. J'avais fini le diner, j'étais dans ma chambre. Nous nous embrassions, il me questionnait sur le déroulement de ma journée, moi jamais de la sienne. Ce rythme était immuable dans mon esprit d'enfant. Identique quelque soient les saisons et les années.
Ce jour de mai ou juin 1979, vers 15h30, j'entends la poignée de porte. Personne n'entrait à cette heure-ci en pleine journée. Et puis, il fallait avoir les clés du portail. Ma mère n'avait pas réagi. Je descends l'escalier, tourne au palier intermédiaire et crie du haut de 8 ans que c'était papa. Je remonte avec la joie de la surprise. C'était un moment sacrément gai pour moi, une modification des habitudes et je voyais mon père comme pour un week-end, comme pour des vacances.
Ma mère demande, alors qu'il n'avait pas encore monté les marches, bah alors, que se passe t-il pour que tu rentres si tôt?
Je m'entends encore le dire -comme quoi, je suis sans doute mal élevé- si ça se trouve, il s'est fait viré. J'avais toujours le sourire des retrouvailles sur le visage, celui de l'innocence de ma bêtise, de l'inconséquence de ma phrase.
Il est monté silencieusement comme il le faisait dès qu'il en avait l'occasion, pour surprendre ma mère, pour nous faire sursauter, pour s'en amuser.
Je continue aujourd'hui de faire la même chose lorsque je vais chez eux. Si toutefois, ils n'ont pas vu la voiture garée, je monte sans bruit et surprend ma mère dans la cuisine. Elle tressaute et râle et je suis heureux.
Il ne répondait pas à la question. Je sais, puisque j'en fais autant, qu'il aime préparer un effet, apprivoiser le suspens de celui qui a l'information.
Je le vois le premier en haut, je crois vraiment me souvenir d'un sourire. Il entre dans la salle à manger, ma mère renouvelle la question avec une pointe d'incertitude. Il répond ben ton fils vient de te le dire. Oui, je suis sûr qu'il souriait, une réaction d'apparat peut-être, bien que je pense encore qu'il était amusé de la situation et de nos réactions. Je ressentais la fierté d'avoir donné la réponse à une question difficile, même impossible à trouver. J'avais deviné, j'étais magicien. J'étais content, mais rapidement, je ressentis l'atmosphère qui évoluait vers de l'incompréhension et de la gravité.
Je ne me souviens plus de la suite, je ne sais pas combien de temps il aura fallu pour qu'il retrouve un nouveau travail. Je suis sans doute monté jouer à l'étage. Je devais déjà m'ennuyer, je ne devais pas comprendre la discussion qui s'engageait et qui ne m'intéressait pas vraiment. Le travail, ce n'était pas très terrible comme sujet.
En fait, cette année là, les vacances ont été tronquées, courtes, différentes. Mon père nous rejoignait à Quiberon par le train pour le week-end. Mais c'est une autre histoire.
Bien plus tard, après ses 50 ans et aux alentours de mes 20, mon père est rentré de sa journée de travail une ou deux heures plus tôt, avec une vraie déception. Je n'avais rien deviné, j'étais bien plus âgé et déjà moins inconséquent, moins magicien, moins voyant.
Ce second évènement m'aura encore plus préparé au le monde du travail.
Et vingt ans encore après, je crois que c'était une bonne chose.

By Sapiens
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Character problem. empty comment
Ohhh… - Juste :
pas rien. - merci.
Découverte totale !
Dur exercice, mais entre deux pontes,...
J'avoue avoir un gros faible pour les...
.... ohhh la mauvaise foi du narrateu...
Pour tomber le manteau, faudra attend...
C'est bon je suis prête aussi : j'ai...
Le jeu de mot c'est "le fanta sai...