Les goélands du 93
Vendredi, 08 Janvier 2010 00:00
Amélie Rodot-Djennadi

Le métro 5 sort timidement du tunnel comme une taupe dans une pelouse parfaite : partagé entre l'inquiétude d'entrer en terre étrangère et l'excitation de la découverte d'un autre monde. Il longe le canal de l'Ourcq dans lequel barbottent trois goélands, sous la neige.
Je me demande ce qui peut pousser des goélands à vivre dans un canal pollué du 9 - 3, plutôt qu'en bord de mer.
La Normandie n'est qu'à quelques battements d'ailes. Ils n'ont pas de dictature à fuire, d'emploi vital à rechercher, ni de famille persécutante à quitter...
Cela dit, ils ne semblent pas souffrir du climat urbain. Ils ont même l'air heureux.
J'en déduis que ces goélands aiment le 93 et qu'ils ont dû s'y établir par passion pour la banlieue. Car ils n'ont pu raisonnablement décider que la qualité de vie du canal de l'Ourcq, (malgré les graffittis châtoyants qui s'y reflètent), était supérieure à celle de la baie de Somme.
Mais le coeur a ses raisons que la raison ne connaît pas et cette migration choisie m'apparaît comme le fruit d'une force extraordinaire contre laquelle même leur instinct de survie animal s'est trouvé impuissant : l'amour. Parce qu'il faut être profondément, voire éperdument amoureux de Bobigny, pour troquer les poissons, les crustacés et le vent vivifiant de la Manche ou de l'Atlantique contre les miettes de pain des enfants en promenade et une architecture qui reflète la dépression nerveuse flagrante de ses auteurs, soucieux à l'époque de modernité.
Bâtiments noirs ou gris, bruts, froids. Bobigny est comme toutes ces villes nouvelles qui ont fait fuir les lapins des champs pour ériger des clapiers à taille humaine.
Certaines n'ont pas d'histoire, d'autres un passé lourd à porter.
Mais Bobigny est donc forcément attachante puisque des goélands libres comme l'air s'y installent de leur plein gré.
Peut-être parce qu'elle est à l'image de son département : 197 nationalités qui confrontent ou partagent leur vision du monde.
Une richesse que les goélands qui voyagent beaucoup, n'ont trouvé nulle part ailleurs.
by Amélie Rodot-Djennadi
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