J'ai passé plusieurs années d'école primaire entouré de filles.
Aurais-je pu obtenir une certaine compréhension, des méthodes d'apprivoisement, un pouvoir pour plus tard?
Que nenni.
Il y avait la fille de l'institutrice, celle de la très grande villa du coin de la rue, la peste, mon premier baiser, et quelques unes qui se satellisaient de temps en temps.
A partir du collège, tout le monde devient bête. Les sexes se séparent pendant que les hormones diffusent. De mon côté, toujours en retard sur mon âge, je ne comprenais pas tout; pourquoi je perdais les centres d'intérêt communs, pourquoi la peste s'amusait à me piquer mon bonnet l'hiver, pourquoi il ne fallait plus jouer, pourquoi les jeux changeaient.
Avant, les gens disaient de mes amies d'enfance que j'étais bien chanceux d'avoir un harem, qu'il fallait que j'en profite, que ça n'allait pas durer. Je n'écoutais pas car ce qui m'importait, c'était ces mercredis après-midi, ces samedis, ces histoires inventées, ces absences d'ennuis, ces goûters qui n'étaient pas ceux de la maison.
Il y eu des heures à passer ensemble pour accélérer les séances de catéchisme, des messes dominicales en autant de crises de rigolades. Elles étaient bonnes élèves, je me battais sans m'en rendre compte pour ne pas dépareiller : le petit groupe était donc accepté et validé par les parents. Les préparations d'exposés étaient plus simples, nous comparions nos documents. Nous travaillions autour de pains au chocolat.
Je n'avais été amoureux que d'une seule parmi elles, et cela n'avait en rien perturbé nos relations. Il y eu des anniversaires, il y eu des copines qui n'étaient plus les meilleures puis se réconciliaient une semaine plus tard. J'étais souvent spectateur. Car souvent, face aux filles et à leur mode de fonctionnement, il ne faut pas parler, ne pas donner d'avis, tenter de rester au milieu.
Seul avec elles, j'acquiesçais à l'une, puis à l'autre, je ne prenais pas de risques, j'avais l'hypocrisie facile mais je m'en fichais car je ne savais pas ce que c'était. C'était une forme de compromis politique naturel, j'étais l'ONU d'une groupe de fille. Sans casque.
Je me retrouvais dans leurs chambres. Les chambres de filles, c'est extraordinaire. C'est rose, c'est fleuri, il y a des poupées et tout est extrêmement bien rangé. Il y a des livres, des posters, tout est doux et propre. Je m'y sentais étranger, j'aurais dû deviner alors que ces différences m'exploseraient à la figure un jour. C'était un univers à part, des secrets à ne dire à personne et des cachotteries moins vitales.
Elles venaient rarement à la maison, sauf pour mon anniversaire. J'étais accompagné par ma mère puis récupéré. Je ne sais pas pourquoi elles ne venaient pas dans ma chambre, peut-être que même à 8 ou 9 ans, ça ne se faisait pas, du moins, dans l'esprit des adultes.
J'étais bien vu, je devais être bien élevé. Ma naïveté évidente était rassurante.
Je ne me suis jamais demandé si ces amitiés ne cachaient pas autre chose. Je n'y connaissais rien à tous ces signaux. Et de toute façon, trente ans après, je ne vois toujours pas ces choses là. Je me rappelle que certains petits mots étaient très gentils, et quelquefois concurrentiels. Elles avaient sans doute vu que je n'en regardais qu'une. Les filles voient ce genre de choses.
Et la traduction de mes souvenirs est peut-être erronée, enjolivée.
Des années plus tard, nous n'étions plus en tête de classe, nous n'étions plus les uns à côté des autres, je n'étais plus chez elles. Nous ne nous trouvions plus rien de commun. Les collections de schtroumpfs, les séries télévisées avaient disparu de nos emplois du temps. Nous ne nous manquions pas.
Que m'est-il resté de ces instants partagés? Je ne comprends pas plus les filles lorsqu'elles sont grandes, aucune facilité supplémentaire. Je n'arrive pas à remonter à l'âge qui fut le mien au moment de la bascule tragique. Ce devait être au collège, je vis les filles différemment, encore plus étranges.
Tout ce qui m'était naturel et inconscient à 10 ans avait disparu, je ne savais plus les aborder, j'étais hésitant à tout contact, je développais ma timidité, je tombais amoureux de loin.
Dans la cour, nous devions être plusieurs à ne plus savoir. Alors, face de telles incompréhensions, nous avons dû nous réunir, instinctivement, entre garçons. Puis un jour, pendant une récréation d'après cantine, l'un de nous a fait une grosse boule avec plusieurs feuilles de papier froissé, un autre a sorti son rouleau de scotch et l'a vidé autour en formant un semblant de sphère.
Equipes, buts entre deux bancs, ballon.
La vie recommençait.

By Sapiens
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