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S'envoyer en l'air, les pieds sur terre

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Ma fille

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L'accouchement était prévu pour le 12 ou 13 novembre. C'était un enfant de la St Valentin. Un signe comme un autre après tout. Le ventre était vraiment tendu, rond comme un ballon et se démenait dans tous les sens que poussaient les pieds et coudes du bébé.
Le nombril ne ressortait pas sous les coups de boutoirs et la ligne sombre particulière qui sépare le bidon rebondi en deux hémisphères était moins marquée que pour le premier.
Vivre la grossesse de sa femme par procuration a quelque chose d'affreusement frustrant mais je ne suis pas persuadé de souhaiter connaître la phase de l'accouchement.
Nous n'avions pas voulu connaître le sexe de l'enfant car la surprise ultime décuple le plaisir du moment. Nous espérerions une fille après le garçon. Le choix du roi parait-il.

Nous avons bien profité de cette grossesse. Il n'y pas eu de complications quelconques. Heureusement.
L'atmosphère générale est plus sereine que la fois précédente. L'expérience, j'imagine.
Le temps paraissait quelques fois long, quelques fois court.
Nous n'arrivions pas à nous projeter sur l'après. Comment allions-nous faire avec deux enfants alors qu'un seul paraissait déjà phagocyter tout notre temps ?
Mais ce n'était que la plus légère des inquiétudes que nous pouvions inconsciemment avoir.
Un bébé en bonne santé, une maman aussi. C'est déjà tellement énorme comme satisfaction.
La fin du mois d'octobre approchait et nous avions déjà fait une escapade aux urgences de l'hôpital. Simplement une fausse alerte qui devait se confirmer comme telle.

Plus les jours passaient et approchait le terme et plus la nervosité existait. Il ne s'agissait pas de s'inquiéter de tout mais c'est un évènement sérieux. Ma femme avait décidé d'attendre et de voir venir, pour la péridurale.
L'accouchement du garçon était passé comme un ‘colis' à la poste sans trop de sensations. Sous anesthésie, sous la célèbre péridurale que les médecins prescrivent avec confiance (pour la maman et aussi pour eux).
Profiter (ce n'est sans doute pas le terme approprié) de l'intensité de cet instant unique était son choix, avec cette peur latente de savoir si elle ne faisait une bêtise.
Le courage de ma femme m'épate, m'impressionne, me terrifie.
Elle avait géré sérieusement son congé maternité pour bien se préparer, sans trop de zèle professionnel comme la dernière fois.
Nous attendions.
Décrire cette attente m'est très difficile.
Une fausse impatience en fait car la grossesse est une part de vie tellement merveilleuse à vivre. Le futur père n'a déjà qu'un si petit rôle que ce soutien doit rester inaltérable.
Alors, je me suis caché derrière des mots d'humour comme une assistance variable face à mon inutilité.

En ce jeudi 31 octobre, je travaillais, heureux du long week-end qui allait commencer.
Ma femme était chez ses parents, revenue à peine de l'hôpital. C'était une visite de routine.
Ça devait en être une et la gynécologue en a décidé autrement. Col un peu ouvert, poche des eaux pas très loin. C'est pour aujourd'hui. Le passage chez la sage-femme le confirme.
Avant 18h.

Je reçois un appel pendant le déjeuner. Je dois me dépêcher.
Je mange à peine. Plus faim. Esprit occupé. Saturé d'images.
J'imagine l'air bête que j'ai du avoir face à mon collègue, assis en face de moi à la cantine, en apprenant la nouvelle.
Je fais quarante bornes à toute allure pour passer par la maison prendre des affaires.
Je retourne dans l'autre sens à la même vitesse, excessive et idiote.
J'arrive chez mes beaux-parents. Tout à l'air d'aller.
Le petit bonhomme, futur grand frère va rester là, nous lui faisons de gros bisous et nous lui expliquons que le bébé va sortir du ventre de maman. Il nous regarde. Du haut de ses deux ans et demi, nous ne savons pas s'il a vraiment compris ce qui allait se passer.
J'attrape ma petite femme et nous partons faire les kilomètres qui nous séparent des urgences.
Nous discutons dans la voiture. Ce sont des moments étranges à vivre. Nous savons qu'il va se passer quelque chose. Presque l'heure à laquelle cela va arriver.
Nous voilà dans cet intervalle hors du temps. De rien du tout à la naissance d'un enfant.

A 14h00, comme entendu avec la sage-femme, nous étions fidèles au poste, à l'entrée du service des urgences maternité.
Monitoring, le bip-bip qui se fait entendre, son cœur. Il n'y a plus qu'à attendre. Encore.
Au bout d'une heure, nous en saurons plus sur l'avancée des travaux dans le ventre qui est tout à côté de moi.
Les minutes sont passées.
Aucun changement de rythme sur le papier millimétré qui note consciencieusement et mécaniquement les contractions du muscle.
Le col n'est pas plus ouvert. Nous patientons toujours avec cette nouvelle intuition qui nous chuchote que ce ne serait peut-être pas aussi facile que prévu quelques heures auparavant.
Un sentiment d'agacement vient même perturber le temps qui passe. Bon ça vient ou ça ne vient pas ?
La sage-femme n'est plus celle du matin et l'aventure change alors de direction avec les personnages.
Nous avions déjà constaté pour le garçon que l'entente et les prévisions du corps médical sont très variables. Un docteur peut dire A, tandis que la sage-femme avait dit B et que l'autre interne pensait C. Dans ces moments là, alors que l'on a besoin de beaucoup de confiance, c'est assez déstabilisant.
Nous tournons les pages de nos magazines et l'attente parait interminable. Encore vingt longues minutes.
Juste pour voir. Mais rien ne se passa.

La sage-femme nous renvoie chez nous.
Sentiments partagés. Déception réelle au bout du compte. Nous revoilà au point de départ alors que l'imagination avait déjà ouvert les voies d'un immense bonheur.
La soirée se passe, bizarrement.

Je me réveille vers 5 heures du matin. Elle bouge dans le lit à mes côtés, se tourne et se retourne.
Elle ne dit rien mais je lui demande si tout va bien.
Elle a des contractions, c'est assez douloureux.
Bon, je ne m'affole pas, car j'imagine qu'elle m'aurait secoué plus tôt si cela avait été nécessaire.
Moi : « Toutes les combien ? »
Elle : « Dix minutes au début, maintenant c'est plus dans les cinq minutes ».
Moi : « Ah. »
Moi : « Mais ça fait longtemps que ça a commencé ? »
Elle : « Peut-être vers 3 heures mais surtout depuis une bonne heure. »
Moi : « Ah. »
Moi : « Euh, faut p'têt y aller là ? »
Elle : « Euh, oui. »

Alors on y a été. Le temps de reprendre les sacs qui n'avaient pas été déballés, le temps de réveiller le grand frère qui flottait paisiblement au royaume des songes, le temps de l'habillage général, d'un coup de gant bien froid sur le visage.
Je la vois qui tient debout à grande peine. Elle s'assoit toutes les cinq secondes en se demandant à chaque fois comment elle va faire pour se relever.
Pendant ces courtes dix minutes qu'il nous a fallu pour être ‘frais et dispo' dans la voiture, les contractions s'accéléraient. Beaucoup trop à mon goût.
Ma femme souffrait réellement et c'est assez rare de la voir comme cela pour que cela soit sérieux.
Après tout ce temps d'attente de la veille, voilà que les minutes nous passaient entre les doigts. Le temps est mal réparti dans une vie, on en a jamais assez quand on en a vraiment besoin.

Mon épouse se tortille sur le siège passager comme elle peut, à la recherche d'une position plus confortable et moins douloureuse.
La voiture prend la nationale vers Paris. Il fait sombre et très frais. A ces premières heures du matin, nous sommes en novembre.
Encore une fois en moins de vingt-quatre heures, je disperse les limites de vitesse aux quatre coins de la Seine-et-Marne. Le halo lumineux de l'aéroport Charles De Gaulle se voit bien et on distingue les lueurs des signalisations au sol des pistes. Les aérogares luisent au milieu de la campagne basse.
Le cadran montre 140 et je contrôle malgré tout mon envie de vitesse. A notre gauche, au loin, il y a les masses nuageuses qui cachent encore le lever du soleil.
La nationale se meut en autoroute.
J'essaye de discuter, en vain pour rassurer tout le monde.
Nous sommes à moins d'un kilomètre de la sortie. Nous devons laisser le petit chez mes beaux-parents qui sont presque sur la route de l'hôpital. Nous avons sonné les trompettes du réveil à l'aube par un coup de téléphone.
C'est le 1er novembre. Il n'y a presque personne sur la route à cette heure ci.
Ma femme aspire de longues goulées d'air. Respirer pour faire passer.
Elle s'inquiète soudainement. Elle se rend compte qu'elle vient de perdre les eaux.

Stress. Flux d'adrénaline.
Nous sommes pour trente secondes encore sur l'autoroute.
La seule phrase que j'ai du dire était : « T'inquiète pas, dans les livres, ils disent qu'il te reste encore d'une demi-heure à une heure pour arriver ».
Très honnêtement, à ce moment là précis, j'ai commencé à avoir peur. Peur de ce qui pouvait arriver. La situation devenait incontrôlable et totalement imprévue.
Nous avions très peur et nous ne le disions pas.
Premier rond-point, second, un feu qui passe au vert, une ligne droite et je m'engage dans la rue de ma belle-famille. Ils nous attendaient et ont pris le petit rapidement. Juste le temps de faire un bisou en courant autour de la voiture et nous sommes repartis en trombe.
L'affolement devenait réel.
Je repars vers la longue ligne droite qui nous conduit directement à travers la ville vers l'hôpital.
Interminable artère. Une ligne droite.
Le bébé était placé pour sortir. Ma femme avait l'impression que la tête était déjà passée.
Pendant ces petites minutes entre la halte chez mes beaux-parents et l'arrêt devant la porte vitrée des urgences, nous avons été aidé.

Une aide, un coup de main impensable. Une intervention.

Nous avons traversé deux villes sur cette longue ligne droite. Nous avons survolé ces kilomètres à plus de 100 Km/h en pleine agglomération. Les pleins phares clignotaient à chaque intersection qui défilait sous les pneus de la voiture.
Nous n'avons pas croisé, à presque 7 heures du matin, une seule voiture sur cette route habituellement encombrée, qui longe citées et zones pavillonnaires.
Tous les feux tricolores étaient verts, sans discussion, sans même un seul qui ne tourne à l'orange.
4 km, 8 feux verts, pas de voiture. En pleine Seine St Denis.

Je ne peux croire au hasard.
Même un jour férié.

Nous sommes arrivés effrayés par la situation qui nous échappait sous le hall des urgences maternité. Je descends de la voiture et sonne comme un damné sur le petit bouton.
Le bébé était là.
Dans l'interphone, ma nervosité s'est fait sentir et le fait que je les presse de venir car ma femme accouchait dans la voiture n'a entraîné qu'un : « Oui, Monsieur, ne vous inquiétez pas ».
Bien sûr que j'étais inquiet, j'étais terrorisé.
J'avais l'impression qu'elle ne m'avait pas pris au sérieux. Les secondes éternelles qui suivirent amenèrent une infirmière et une sage-femme près du siège passager d'où mon épouse ne pouvait plus bouger sans se tordre.
Je la savais dans ses souffrances et son anxiété aussi, ce qui me rendait d'autant plus nerveux.
Le temps que la sage-femme s'aperçoive que c'était urgent (c'est ce qu'on n'arrêtait pas de lui dire, que ce n'était pas du cinéma) et la mécanique d'urgence se mettait en place.
J'étais retourné sur le siège conducteur et je maintenais sa tête sur mes genoux. Elle, dans une position inconfortable allait accoucher.
Plus de temps pour le voyage vers la salle. Plus de temps pour attendre.
Elles ont fait glisser une sorte de couverture, disposé des serviettes un peu partout et il aura suffit d'une fois.

Une seule poussée.
Un cri.
Un souffle.
Une seule caresse dans ses cheveux.

Le bébé a été posé en une fraction de seconde sur le ventre de la maman.
L'habitacle de la voiture nous protégeait tous les trois de la fraîcheur de ce premier jour de novembre.
Un instant plus tard, deux secondes, je voyais le bébé emmitouflé dans des linges épais s'éloigner dans les bras de la sage-femme vers le bâtiment, à trois mètres de la ZX.
Le cordon a été coupé tout de suite, je m'en suis à peine aperçu.
J'ai juste vu un sourire encore un peu crispé de la mère de mes deux enfants qui ne s'inquiétait que d'une chose, la santé du bébé.
Dans ces courts moments, nous ne savons pas quoi faire ni penser.
J'avais les larmes aux yeux.
Des émotions d'une telle force. Comme noyé par une chaleur qui ne brûle pas.

Je restais à genoux sur le siège, en lui tenant la main. La blouse d'une autre infirmière passait la porte. Nous étions presque seuls. Le bébé était entre de bonnes mains.
Je m'inquiétais toujours pour mon Amour. Une infirmière s'occupait enfin d'elle.
Elle a été transportée sur une chaise roulante non sans mal.
Elle est partie vers l'intérieur, au chaud.
Nous avions demandé si c'était une fille ou un garçon. Nous ne le savions toujours pas.
Personne ne savait. Dans l'affolement général.

Debout à côté de la voiture.
Seul.
L'aube se levait doucement et la lumière filtrait dans un coin du ciel à travers les nuages. Il ne faisait pas froid. Ou peut-être que je ne le sentais plus. Seules les lumières du hall éclairaient cette zone désormais désertée. Je reprenais un souffle. Je devais déplacer la voiture. Il pouvait y avoir d'autres urgences. La vie reprenait son cours et les habitudes de l'hôpital aussi.
Le calme après la tempête.
Mon enfant, fille ? garçon ? et ma femme étaient rentrés.
La solitude de l'instant devenait immense.
Indescriptible.
Il n'existe pas de mots assez forts pour s'exprimer. Pas d'image.

Un moment dans un univers parallèle.
De ces minutes qui passent à travers le temps, fixé.

J'ai garé la voiture. Je suis revenu à pied vers ce hall.
Je croise un bonhomme que je n'avais pas encore vu. Je ne sais d'où il venait ni qui il était ni ce qu'il faisait là à cette heure là.
Je sonne pour déclencher l'ouverture de la porte.
Il me demande : « C'est vous toute l'histoire ? Vous êtes le père ?».
Je réponds : « Oui, oui, ça a été très speed. En plus je ne sais même pas si c'est un garçon ou une fille ! ».
Lui : « Bravo alors. Je crois que c'est une fille. »

Je n'ai jamais revu ce bonhomme étrange. Je n'ai jamais su pourquoi il était là et comment il a su que c'était une fille.

Je suis rentré pour retrouver la famille.
Heure de naissance : 7h15.
Ma femme était en salle d'accouchement, comme si cela continuait. La petite prenait sa première toilette. Joli bébé.

Tout allait bien, il n'y avait plus de nervosité. Le calme et la sérénité emplissaient les urgences.
Les infirmières rigolaient même de l'aventure. Cela faisait longtemps que ce n'était plus arrivé.
Dans la voiture. A trois mètres seulement de l'entrée des urgences.

Une grande fatigue arrivait.
Nous étions enfin réunis.

Ma fille.

Sapiens

Commentaires
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Emmanuel 29-11-2011 09:59:21

Un très beau récit pour ce moment rare...
Rolanda Bibine 29-11-2011 11:54:42

Dingue !! Je pensais que ça n'existait que dans les films !!
Super récit dans lequel la montée en pression est palpable
Marie Tromel 29-11-2011 19:37:15

C'est superbe. Toutes les naissances sont superbes, toutes les naissances sont des aventures mais là, il faut dire que vous avez fait fort. Merci d'avoir partagé ces moments
baci 30-11-2011 02:05:08

J'ai eu un peu mal au ventre de trouille en te lisant
Et d'émotion aussi devant tout l'amour qui coule de tes mots
  sapiens 30-11-2011 17:43:53

merci...
ma femme n'était pas très fière des circonstances les premières années alors que je m'en amusais.
Il est vrai que ce n'était moi pas les pattes en l'air dans la voiture (concrètement). Et puis, les infirmières ont été taquines !
Henri 30-11-2011 19:46:21

Je suis toujours client de ce que tu écris...
  sapiens 02-12-2011 20:18:29

merci aussi (ça conforte)
Rolanda Bibine 30-11-2011 22:41:25

Une question comme ça... la voiture, vous l'avez toujours ?? Parce que difficile de s'en séparer quand le souvenir de ce qui s'y est passé est aussi fort !!!
  sapiens 02-12-2011 20:22:45

La voiture a finalement été volée (après avoir été nettoyée, parce que je te raconte pas...) sur un parking d'une forêt du 77, puis retrouvée à 400 m de notre domicile d'alors mais toutes les démarches avaient été effectuées avec l'assurance et elle ne nous appartenait plus...
C'était une ZX Citroën dont je garde un grande nostalgie ! Tu as raison, je crois qu'après la dérobade, ma colère se concentrait sur la disparition de l'objet un peu symbolique. Et puis, cela aurait été rigolo quelques années plus tard d'expliquer à ma fille qu'elle était née exactement sur ce siège là.
(enfin, sans le vol, on aurait eu du mal à s'en séparer !)
Bref, je m'étends.
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