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S'envoyer en l'air, les pieds sur terre

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Marchés

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Cette fois-ci, c'est vraiment l'automne. En quelques jours, les forêts sont jaunes, des dégradés de feuilles en décompositions de dentelles végétales. Je n'arrive pas à me persuader qu'il faudra bientôt attendre cinq ou six mois avant de sortir en manches courtes. Sur le marché, je distribuais les petites plaquettes commerciales, nouvelle expérience, nouvelle situation. Bonjour madame, merci, s'il vous plait, bonjour monsieur, bonne journée. Combien de fois, entrecoupées d'absences totales de regards de ces gens pressés qui n'ont pourtant rien à faire d'autre. Et il y a ces yeux dédaigneux, ces silences insultants. Alors je continue, je dis bonjour, bonne journée. Je passe d'une personne à l'autre les pieds sur les pavés. Heureusement, quelques échanges, des sourires aussi, des phrases qui laissent espérer en l'espèce humaine. C'est une situation étrange, au milieu des yeux des autres.

Il y a eu ce gars un peu cabossé de la caboche qui est venu me détendre pendant cinq minutes avant d'aller héler d'autres passants en cabas. Il m'expliquait avec son vocabulaire et ses mots mâchés que les gens étaient devenus méchants. J'acquiesçais avec volonté, il avait vu l'essentiel.
Il y a eu ces dames qui parlaient de bonne idée.
Il y a eu ce vieux monsieur à qui il ne restait que cinq chicots (environ) qui m'expliquait ne plus recevoir d'aides de la Nation, lui qui avait servi dans la Légion, avait tué un petit peu partout à l'époque où le pays colonisait, lui qui avait des tas de cicatrices et des tonnes d'histoires à ne pas raconter. Il portait des gants d'hiver, il faisait sa dernière descente. Il me disait sa déception et sa solitude. Il voulait faire sauter ce gouvernement. Je crois surtout qu'il voulait tout faire sauter.

Un autre moment, je m'arrête auprès d'un vendeur de chaussures. Il avait envie de compagnie, vient me tutoyer en m'expliquant la vie du haut de son âge inférieur au mien. Il me décrit sa théorie haute en absence d'argument sur le comportement suicidaire du créateur d'entreprise en 2010. Je compatis. Et pourtant, il me dit s'en sortir avec son étalage et ses marchés car lui, peut faire des ventes non déclarées. Je prends son expérience, la met dans un coin et espère qu'il ne s'agit pas d'un oiseau de mauvaise augure. Car il me souhaite que du bien mais veut bien me revoir dans deux mois pour en rediscuter.

Il y a eu ce monsieur à l'âge presqu'indéfinissable. Age canonique. Je lui tends le parchemin en papier glacé et il me dit que cela lui servira quand il sera vieux. Je souris et il rigole, heureux de son effet. Il continue et nous parlons pendant plus de cinq minutes avec rigolades au milieu des gens toujours aussi pressés. Il me décrit son quotidien, sa tristesse depuis que sa femme est morte. C'était comme si on lui arrachait la moitié de son corps. Il avait rencontré celle qui deviendrait son épouse en Indochine pendant la guerre. Elle était une victime, de ceux qui n'ont rien demandé à personne, mais qui subissent les décisions de ceux d'en haut. Et puis, il l'a ramené en France. Il me demande, d'après moi, quel âge je lui donne. Je lui réponds avec un air en coin que c'est une question piège. Pourtant, je vois qu'il n'est pas tout jeune le gaillard, j'essaye de l'étalonner par rapport à mon père et je tente un 75. Il me dit qu'à huit ans près, j'étais bon. 83 ans et beau comme j'aimerai être à son âge. Je lui dis d'ailleurs.
Il interpelle un autre vieux qui passe et que j'avais croisé un peu plus tôt dans la matinée. Lui aussi m'avait répondu que mes services lui serviraient peut-être quand il serait plus âgé. Nous avions aussi rigolé tous les deux. Les deux bonhommes se connaissent et voilà qu'ils s'amusent de leurs réponses à mes dépends. Je m'amuse en les observant, copains comme cochon, fiers de leurs âges, farceurs. Comme a dit mon vieux de 83 ans en désignant son copain, ah lui c'est un jeune branleur. Sûr, il n'a que 80 balais.

Minutes de plaisir parmi des tonnes de soupirs et d'absences de sociabilités. Combien de visages fermés pour ces petits minutes partagées. L'ingratitude de la distribution de tracs m'insupporte. Des personnes sont sombres parce qu'elle le veulent. Des gens sont pédants, désagréables, insultants parce qu'ils le veulent. Pourquoi ne pas répondre bonjour ou tout simplement non merci. Il y a de ces coups de pieds au cul qui se sont perdus.

By Sapiens

Commentaires
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Marquis 22-11-2010 18:12:37

C'est sûr, beaucoup de pieds au cul se perdent... Si seulement je pouvais en distribuer librement !
Très joli texte.
Catnatt 23-11-2010 10:27:32

http://Minutes de plaisir parmi des tonnes de soupirs et d'absences de sociabilités.

Joli !

Sinon, j'aime ta façon si simple et si particulière de décrire le quotidien, ton quotidien.

Patience pour le reste
Rolanda Bibine 24-11-2010 11:25:55

Et c'est quand même ce que tu as retenu, ces moments de sociabilité. Parce qu'ils sont plus rares que les autres. Malheureusement
Ma cocotte 25-11-2010 19:01:31

C'est peut-être parce qu'ils sont rares qu'ils nous semblent des perles émergeant du sombre, du désagréable et du coup-de-pied-au-cul-perdable.
  sapiens 25-11-2010 19:42:16

Je m'accroche comme un fou à ces moments en dehors du reste. Je les note parce qu'on oublie l'essentiel dans les sables mouvants.
Et merci à vous.
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