
Je pars avec mon clavier d'ordinateur. C'est idiot. En fait, il a une histoire ce clavier. Une anecdote bête et simple, je l'ai utilisé pour couvrir un pote collègue qui s'était gouré dans une commande. Une erreur de référence, trois claviers que personne n'aimait, avec des touches rapprochées, des zones de doigts inhabituelles, des ralentissements de productivité. Depuis trois quatre ans, je m'y suis habitué, je m'amuse de voir mes visiteurs s'escrimer dessus lorsqu'ils veulent me montrer quelque chose ou lorsque les gars de l'informatique cherchent eux-même certaines touches. Je tape dessus sans regarder ou presque, je le connais comme il m'a apprivoisé. J'aime son contact.
J'écoute un album d' Angus et Julia Stone. Je suis bien.
La journée fut particulière. Il y a un ensemble de trois bureaux, dont le mien. Des vitres et des portes qui les séparent et je suis dans celui du fond, un peu celui du chef qui a ses filtres humains dans la zone juste devant, mais aussi ami et collègue. Les nouveaux arrivés de la boite qui m'étaient envoyés n'osaient pas me déranger. J'imagine que ce bureau du fond devait me donner une quelconque importance. Je les déconcertais en souriant pour les accueillir et en les tutoyant directement, et surtout en disant oui après leurs questions. C'était agréable d'être utile, de rendre service. Ce bureau servait également de rendez-vous café, de mini-meeting de brainstorming comme lorsque nous refaisions le Monde. Combien de fois l'avons-nous reconstruit, commenté, critiqué, détesté, ce Monde ? Et cette société. Bien pire encore. Je fermais accessoirement la porte pour les rendez-vous, les entretiens, les coups de téléphones ou pour m'isoler. Cela arrivait de plus en plus souvent.
J'ai rangé les deux armoires, classé, préparé, jeté. Mon regard s'est attardé sur des classeurs qui parlent de projets achevés, sur des dossiers réussis ou simplement ayant existé. Des tableaux, des chiffres, des compte-rendus, des conclusions. Il y a du temps à l'intérieur de ces feuilles, il y a des discussions, des efforts, des rigolades et des engueulades. Il y a la vie dans ces impressions et ces graphiques en couleurs. Ils me racontent des histoires, celles des gens qui sont passés un instant auprès de moi et qui m'ont laissé des traces. J'oublie. J'essaye.
J'empile des classeurs dans un carton d'archives trop petit qui sera envoyé dans un grenier, puis détruit dans des années, sans être ouvert. Mon œil est le dernier, j'en suis persuadé. Je ne cache rien. De toute façon, personne ne prendra la peine de ressortir tout cela.
La journée fut étrange. Je ne pensais pas être touché, j'imaginais même m'en réjouir. Le petit chef de service a décidé de transférer les bureaux de devant dans son département en open space. Il veut marquer le coup, faire comprendre que désormais, c'est vraiment lui le chef des gens qui étaient juste à côté de moi, alors il pense qu'en les déménageant, ce sera mieux. Les effectifs se réduisent et tout se regroupe. Je le gênais dans ses désirs de contrôle total, il devait s'obliger à passer par moi. Ce n'est plus nécessaire. Il veut son petit cheptel sous ses yeux, ça doit le rassurer, l'assurer de dominer ces gens. Il est si con et si maladroit qu'on ne peut plus rien y faire. Il ne sait obtenir le respect normalement. Il confond obéissance et collaboration. Il subit le grand boss avec faiblesse et fait subir dans la force. Risible. Haineusement risible.
Les déménageurs sont venus, ils ont tout emporté. Mes deux armoires y sont passées dans cette vague Tout juste reste t-il un bureau. Les affiches au mur sont décrochées. La pièce de devant est vide. Les paroles résonnent, les sons ne savent plus où se perdre. Je n'entends plus de fax, ni l'imprimante. Au travers des vitres, successives, de mon côté, assis, je croise les yeux des passants. Il y a de l'incompréhension, de la curiosité, de l'amusement. Il y a de la tristesse. Certains savent. Certains réalisent.
Le sol est sale, les dessous de meubles, même roulants, ne sont jamais nettoyés. Je retrouve des marques au mur, sur le linoleum gris, d'anciens déplacements de mobilier. Je ne me souvenais plus.
Des collègues, la sélection naturelle, s'arrêtent pour me voir, pour tenter de comprendre. Je leur explique qu'il n'y a rien à comprendre. Que bientôt je ne serai plus et qu'il faut effacer les traces, nettoyer, faire oublier le passé par un déménagement, des tables différentes, des meubles, autrement. J'aime dire qu'il n'y aura plus qu'à désinfecter après mon départ.
Ils sont choqués. Je n'avais pas réalisé que c'était choquant. Je comprends maintenant, avec eux, grâce à eux. Enfin. Effectivement, c'est un dernier camouflet, une ultime insulte que je n'avais pas vu venir. Encore responsable d'un service qui n'existe plus, de personnes que je ne vois plus, je suis seul. Ils auraient pu attendre encore une semaine, quelques jours, ce n'était pas grand chose mais ils ont préféré le faire en ma présence. Je dois voir le spectacle, apprécier. Il faut le calice ... toutes ces expressions.
Je n'avais pas compris, dans ma naïveté humaine des rapports humains. Je serai donc sur un simple bureau pour une poignée de jours, dans un coin, sous le regard d'autres salariés. Ils se diront, ceux qui ne savent pas tout, mais qu'a t-il fait pour en arriver là ?
J'en fais trop. Sans doute.
Dans un réflexe compréhensible, ceux qui visitent l'espace libre, ceux qui sont interloqués, éteignent la lumière du bureau de devant. Je suis une lumière de néon au fond. D'autres viennent déjà discuter dans la salle qui sonne le creux pour se répartir la zone. Je gueule avec un humour jaune, une pointe de sourire aiguisé, qui doit faire hésiter sur mon sérieux, qu'ils pourraient attendre ces quelques jours, que bordel, ils pourraient juste patienter, respecter un tant soit peu. Mais ils n'y pensent pas, ils sont déjà dans l'après pendant que je me fixe dans le passé. Je suis noyé dans le passé, même mon présent n'est plus réel.
C'est ainsi et ça ne mérite pas la lutte. Juste du mépris. Je ne pensais pas apprendre à mépriser autant. Entre le signe volontaire qui m'a été envoyé en pleine gueule par le petit chef et tous les autres qui ne se rendront compte uniquement des méthodes employées quand leur tour viendra, je navigue entre des flots d'émotions que je rejette. Enfin, j'essaye. J'aimais cette boite, j'y étais bien, je pense y avoir été reconnu. J'ai flirté avec des sommets avant la chute. Est-ce que donner toujours son avis vaut tout cela? Je ne sais pas vraiment. Je ne regrette rien.
Je rigole aussi avec d'autres. Nous usons de grands noms d'oiseaux. J'ai envie de les écrire partout, de les taguer sur les murs vides.
Le déménageur venait également ôter mes cadres. Je lui ai dit que non, que j'étais encore là, vivant. Il m'explique avec ses mots et un air aigri, vous n'êtes pas tout seul. Je le regarde bêtement et lui demande pourquoi. Il pose sa visseuse électrique et nous parlons. Son patron lui a annoncé vendredi qu'il était viré. Il a 57 ans. Certains lui ont dit que ce n'était pas grave puisque qu'à 57 ans, c'est la retraite. Lui pensait qu'il était dehors à cause de la crise mais il a rapidement appris qu'il y avait de la sous-traitance de je ne sais plus quel pays de l'Est. Je le vois en colère, je prends sa visseuse pendant qu'il soulage sa tête lourde et finis d'enlever les accroches murales à sa place. Il part, je lui dis bon courage. C'est ainsi. Tout débarrasse le plancher, mobilier, femmes et hommes.
Je veux partir, je ne veux plus de tout cela. Ont-il gagné? Je n'ai plus que mon mépris. Je ne sais pas si c'est suffisant, si cela me suffira. Je dois y retourner encore.
Une "plus que connaissance professionnelle" avait décidé de m'emmener au restaurant ce midi. Il ne fait pas partie de l'entreprise, un partenaire commercial; il a traversé la zone franche et j'ai vu un air désolé sur son visage. J'ai haussé les épaules. Pendant le repas et sous prétexte de commencer à me connaitre depuis tout ce temps, il me dit que je suis anormalement calme, qu'il se doute de ce qui se passe à l'intérieur. Je ne le voyais pourtant pas si souvent. Il m'a expliqué. J'ai reconnu le mode de fonctionnement qu'il me décrivait, c'était simplement moi.
Je ne dois pas me mentir. Je ne dois pas leur faire plaisir. Je sais que je ne suis pas seul. Des dizaines pensent comme moi, font aussi le même choix. ils vont abandonner un morceau de leur carrière, de leur vie. A force de discuter avec eux, mes nouveaux semblables, le refrain est identique, il ne faut rien regretter, presque plaindre ceux que nous apprécions et qui restent, se désoler pour cette belle entreprise qui coule irrémédiablement. Nous avons raison, nous le savons. Nous réalisons avec tristesse que nous avons raison.
Je pars avant les autres, aujourd'hui, la semaine prochaine.
Aujourd'hui comme un avant dernier chapitre.

By Sapiens
Toutes les semaines, je cherche un je...
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Ce qui est génial avec ton écriture...
... Ce mec est un grand timide... Tou...
Vivre plus longtemps ?!? C'est pas s...
Aïe... des regrets !!! enfin c'est ...
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