Muette
Lundi, 24 Octobre 2011 00:00
Sand

Je n'aime pas les mensonges. Mais quand on est adulte, il en est de bien accommodants. Ceux dont on se pare pour éviter les questions, les explications. Ceux qui évitent souvent, de se heurter à un mur d'incompréhension. Parce que la vérité, crue, nue si elle est bonne pour l'intéressé à formuler, a tendance à gêner aux entournures ceux qui la reçoivent. J'avoue. Par facilité, peut être par lâcheté, je réponds souvent à la question "où sont tes parents ?" par un tranchant "ils sont morts". Décédés, disparus, gommés, ils sont moins encombrants que dans la réalité : expliquer ses choix de vie, pourquoi depuis plus de douze ans on n'a plus aucun rapport avec eux est une entreprise trop ardue pour des gens que de toutes façons ça rendrait mal à l'aise.
De la même manière, si on me demande combien j'ai d'enfants, je réponds "un". Un seul. Même si dans ma tête, dans mes tripes, quelque chose hurle "deux". La réponse, évidente, je l'élude. Je simplifie, pour moi, pour les autres. Pour les épargner. Pour me protéger. Par pudeur, aussi.
C'est vrai. Deux fois, j'ai été enceinte. Deux fois j'ai accouché. Deux fois selon moi, j'ai été maman. C'est là que le distinguo est important, c'est pourquoi je n'en parle jamais, ou quasi. "Selon moi".
La maternité cette chose si compliquée que personne n'arrive à lui trouver de définition cohérente, ce mot si personnel qui revêt pour chacune des connotations et des expériences si diverses, ma maternité, on me l'a un peu volée. Un peu salie, un peu méprisée. Pour certaines, elle débute au premier eye contact, pour d'autres c'est à la première chute à vélo. Certaines ne s'en relèveront pas. D'autres n'auraient tout simplement jamais imaginé vivre sans. La maternité est la chose la moins naturelle du monde, et pourtant elle l'est par son essence même. Ce n'est pas une linéarité heureuse, mais un ensemble de pointillés qui se rejoignent, forment des sinusoïdes entre angoisse, désenchantement et joie profonde. Des moments de bonheur attachés à un être profondément issu de nous, et qui ne nous appartient pas.
Accoucher à six mois d'un enfant mort né, ce n'est pas être mère pour beaucoup. Ce n'est pas un vrai deuil, ce ne sont pas des douleurs qui méritent qu'on s'y attardent. Et pourtant... Le lien que j'avais créé avec ce qui allait être ma fille, cet ensemble de projections, de questions et de sentiments diffus, de craintes et d'envies, tout ça me la rendait déjà bien réelle. Qu'on ne me fasse pas dire que c'est propre à toutes les grossesses, les femmes... On peut sentir poindre le sentiment maternel plus tard, parfois il faut attendre bien après la naissance pour enfin se sentir pleinement maman, mais on peut être mère d'un fœtus. On peut même se sentir mère d'un embryon. Parce que la réalité biologique n'est pas la nôtre, qu'avoir un bébé au fond de soi, dans son ventre, c'est un peu plus que la division cellulaire, c'est aussi un ensemble de fantasmes qui échappent à notre contrôle.
On ne sait pas comment ce bébé s'est accroché, a nidifié, au sens le plus littéral du terme, puisque rien ne lui était favorable. Je n'étais pas censée tomber enceinte : normalement, je n'aurai jamais du. On ne sait pas plus pourquoi une infection asymptomatique finissant par déclencher une rupture précoce de la poche des eaux, et un décès in utero est arrivée. Ce sont des questions inutiles. Des questions médicales qui ne m'intéressent pas.
Mais ce que je sais, c'est que ce bébé venu de nulle part avait peu à peu pris de la dimension, de l'épaisseur dans mon intellect, dans ma vie. Que le sentir bouger, savoir que bientôt il serait là, avec tout ce que cela comporte d'implications, de changements, tout ça contribuait déjà à me rendre heureuse, inquiète, anxieuse et impatiente.
Quand la gynécologue m'a annoncé que c'était fini, je n'ai rien pu dire. Ni crier. Je me rappelle être rentrée dans une chambre blafarde d'hospitalisation, et puis la nausée. Immense et incontrôlable. Je me souviens m'être excusée auprès de l'infirmière d'avoir tâché le sol. Cette souillure me préoccupait au delà du raisonnable. Si je n'avais pas été déjà assommée de calmants, j'aurai sans doute nettoyé moi même. J'étais transpercée. Comme ces cauchemars que l'on fait où l'on tombe sans fin.
Ces heures là, vécues comme dans une gangue ouatée, où les sons paraissent étouffés, où seule la conscience de la douleur intense est tangible et nette.
Mais je n'ai pas pu dire cette réalité là. Parce qu'on ne pleure pas un fœtus. Ou si peu. Quelques semaines de plus : j'aurai pu pleurer un enfant. Alors, j'ai surmonté. Ravalé la colère, l'injuste et fait de cette douleur là autre chose. Un silence blanc. Des mots à écrire, à couvert. Des vallées de larmes creusées dans l'absence.
On se tait, on redresse les épaules, et on repart au combat. Comme si de rien n'était. Comme si la violence de l'accouchement n'avait jamais existé. Comme si les entrailles qui se déchirent, œuvrent pour ce rien, n'avait eu de l'importance. La plus grande inhumanité est là : nier la douleur de l'autre quand elle nous semble incompréhensible.
Faire le deuil, alors que personne ne vous y autorise, est une entreprise ardue. Difficile, mais nécessaire. Sinon on finit par craquer, à un moment ou un autre. Je n'ai pas pu prendre ma fille dans mes bras. Trop petite, trop... c'était au dessus de mes forces. Mais je l'ai vue, en photo. Un peu plus tard. Je lui ai donné un prénom. J'ai gardé cette photo longtemps avec moi. Partout où j'allais : il y avait celle de mon fils, et à côté, sa petite sœur. Sa petite sœur sans souffle, mon aurifère bonhomme si vivant.
Parfois, certains ont voulu rompre le silence. Maladroitement. On est plus blessé parfois par les sollicitudes consternées que par une franche indifférence. Ne plus entendre des conneries sur les anges, et ce genre de bondieuseries absurdes. Ou les comparatifs de "mères qui avaient vécu ça" soupesant la douleur, la mienne, la leur, aux semaines de grossesses. L'intolérable cruauté des gens encore emmurés dans leur chagrin, et qui tentent vainement de se placer en mater dolorosa plus légitime que toute autre. Ce n'est pas moins grave de perdre un enfant à 14 semaines qu'à 20, ou 30 ou à terme. Dans la tête, le bébé a peut être eu moins de temps pour se conceptualiser, mais il est là. Présent. Dans toute son absurde invisibilité. Je ne veux pas quantifier, hiérarchiser ma tristesse. Je veux juste qu'on la laisse exister, sans jugement et sans pitié.
Au mois de décembre, il y aura quatre ans. Il ne se passe pas un jour sans que j'y repense, d'une façon ou d'une autre. Que je ne me demande comment je dois gérer ça, au fond. Et peut être que ça passe par quelque chose de tout simple, d'évident...
La prochaine fois qu'on me demandera, je dirai: "deux".

Sand
Photo Bruno Raymond
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Ohhh… - Juste :
pas rien. - merci.
Découverte totale !
Dur exercice, mais entre deux pontes,...
J'avoue avoir un gros faible pour les...
.... ohhh la mauvaise foi du narrateu...
Pour tomber le manteau, faudra attend...
C'est bon je suis prête aussi : j'ai...
Le jeu de mot c'est "le fanta sai...