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S'envoyer en l'air, les pieds sur terre

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Une chance sur deux

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Plongée dans une banlieue qui n'est plus celle du 9-3, mais il y a bien d'autres banlieues qui se ressemblent et qui drainent les mêmes gens. Je ne peux pas dire que j'avais oublié, j'y travaillais voilà moins d'un an, j'y ai vécu jusqu'au service sous le drapeau. Alors pourquoi est-ce que j'en ressors étonné ?

Je me suis dit, que s'est-il passé, qu'a-t-il bien pu arriver depuis vingt ans ? En quoi la Société s'est-elle transformée ? En une sorte de mélange, de dépouillement des comportements, d'habitudes à accepter sa condition, c'est cela, il y a des sortes d'habitudes à devenir ce qu'on devient. La révolte devient inutile puisqu'on nous explique que les solutions, ils y réfléchissent entre deux élections, entre deux décisions et contre ordres. Comment faire avec cette soixantaine de personnes passée devant notre stand du forum de l'emploi. Que faire avec les 9/10ème de ces CVs.

Que faire avec ce gars, venu avec ces potes et son survêtement gris, l'œil torve du mec qui n'a pas eu le courage de venir le matin, parce que le matin, il faut se lever. Que faire de ce gars qui prend la plaquette, qui ne se rend pas compte des heures passées pour réaliser une plaquette, pour y réfléchir, pour décider, pour ensuite faire imprimer et donc fournir du travail à une autre structure qui a des salariés, qui produit. Et ce gars, entre deux hésitations car il vient de prendre contact, un peu comme une rencontre du troisième type, un contact avec un monde inconnu, étranger, peut-être dangereux, agressif, un univers dont il ne sait rien, dont il ne fait qu'imaginer des concepts échangés dans son quartier, dans sa classe s'il y va encore, dont il ne sait que des préjugés. Ce gars, il hésite, tourne en rond sur 30 cm², son petit espace qu'il pense contrôler parce qu'il n'a que ça, il fait mine de s'intéresser, de faire ce qu'on lui a expliqué.

Alors on lui a dit, peut-être une prof, un parent encore présent, impliqué, peut-être une personne derrière un bureau avec des grandes phrases, on lui a dit qu'il devait se prendre en main, chercher un travail, se rendre à la grande salle des fêtes où se trouvait une réunion d'entreprises qui cherchaient des gens à embaucher. Il vient vers 14 h, parce que ses copains, eux aussi, tout aussi perdus, inadaptés à l'évènement et parce qu'il devra expliquer qu'il est venu. Il ne croit en rien, et surement pas au job qu'il pourrait obtenir. Il n'a d'ailleurs pas envie. Comment fabrique t-on cette envie, cette volonté ?

Il est là devant moi, ces deux complices de déchéances françaises discutent. Je viens de terminer avec une jeune fille avec laquelle j'échangeais et je parlais d'avenir. Je me tourne vers lui, presque disponible, à lui demander si je peux répondre à ses questions. Je sais déjà dans mon fort intérieur que je l'ai catalogué, rangé dans une case, avant même qu'il ouvre la bouche. Je sais en le regardant que je ne lui donnerai aucune chance, car il est en jogging, parce qu'il a cette attitude détestable, qu'il ne comprend rien à ce qu'il lui arrive et que je n'ai ni le temps ni la volonté de lui faire une autre leçon, qu'il aura sans doute entendu mille fois.

Il me tend la plaquette dont je suis toujours assez fier, représentant ce qui devra me nourrir et aider ma famille à faire comme si je ne m'étais pas lancé dans ce projet ambitieux. Il me dit avec cet accent de cité "ça consiste à quoi votre truc". Il a dans le regard une pointe d'irrespect, de négligence mais il ne peut plus contrôler ça. Il doit pourtant savoir qu'en disant ‘truc', il ne pourra s'attendre à une réponse satisfaisante.
En une seconde, j'hésite puis me dis que je n'attends qu'une seule chose : qu'il se barre avec sa gueule de branleur, ses deux acolytes formatés chômeurs de longue durée, outils politiques des prochaines élections. Alors je réponds comme s'il n'avait pas dit ‘truc', comme si, après tout, il pouvait être intéressé, comme si je lui donnais une chance. Je lui offre deux minutes d'explications, les activités, les profils recherchés. Je n'attendais pas de réaction, il dit ok, repose la plaquette et s'en va, avec déhanchement, se pourrir auprès d'autres stand, comme s'il réalisait sa mission.

Le mec, je ne le plains plus. Car je sais qu'il aura reçu des aides, de bien des personnes, qu'il n'aura pas saisi les bonnes mains, par facilité, par erreur. Sauf que ses erreurs pardonnent moins que d'autres. En fait, je m'en fous de lui, j'e n'ai plus de compassion. Je lutterai bien contre les institutions, contre, toujours, le Pôle Emploi aussi peu accessible et fonctionnel sauf après 16h et surtout pas le vendredi (si, entre 10h30 et 12h15) aux entreprises.

Et puis, il y a eu une jeune fille, 19 ans, sans doute voisine du gars, à un immeuble près, ou alors d'un étage différent. Je la vois et suis persuadé qu'elle galère, ça se voit sur les visages ces choses là. Jai la même explication de deux minutes que pour le gars. Elle réagit, pose des questions et le dialogue s'installe, je lui demande son CV. Elle me tend deux CVs pour deux activités, elle me tend deux lettres de motivation, deux lettres manuscrites, écrites au stylo à plume, bleu. Les deux lettres sont déjà à mon nom, au nom de l'entreprise. Elle s'était préparée, avait anticipée sa venue, fait l'effort d'écrire, de perdre peut-être vingt minutes, peut-être plus, s'est documentée. Elle m'explique sa situation, sœur d'une multitude de frères et sœurs.

Je comprends que l'Education Nationale et la Société n'ont pas su l'orienter, que la voie qui parle de gestion, comme le bac G de mon siècle, est toujours une voie poubelle qui ne sert pas à grand chose, si ce n'est se débarrasser une année ou deux de ces élèves, pas assez bons, pas assez murs, pas assez quelque chose. Devant cette jeune fille, intimidée, je m'en voulais de ne pouvoir lui offrir une chance ; elle n'a pas le permis ni de voiture, proposait de se déplacer, qu'en transport, car on pouvait aller partout ainsi. Elle a raison mais ce n'est pas si simple. A la fin de cet entretien éclair, je l'ai félicité plusieurs fois pour les lettres, son attitude, j'espère qu'elle aura compris qu'elle devait continuer ainsi.

Rentré à l'agence et parmi la multitude de papiers, je ressortais son dossier. Je croise les doigts pour que l'occasion se présente, pour nous puissions trouver une mission, simplement pour une ligne dans son CV. Je continue de penser que le mérite existe.

Sapiens

Commentaires
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Fraternité
  Jacques 03-05-2011 15:22:13

Salut Sapiens,
Content de pouvoir te dire ici que ton texte m'a ému.
Sonia 03-05-2011 16:35:04

C'est l'une des raisons qui font que je suis une inconditionnelle des chroniques de Sapiens, un regard juste, beaucoup d'humanité et d'émotion !
Rolanda Bibine 03-05-2011 16:17:50

Belle réflexion Sapiens.
L'attitude "je ne vais pas te montrer que j'ai besoin d'aide, de boulot..."
je crois qu'il est bien plus facile de faire celui qui s'en balance. La fierté protège de la honte et du décalage à mon sens. En plus tu images, il vient avec des potes !!! Seul, la discussion aurait été vraiment différente.
Et... elle n'a pas de vélo la jeune fille ? un scooter ? C'est important déjà d'avoir pris le temps de la complimenter sur ses efforts. Elle trouvera !
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Auteur de cette article : Sapiens

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