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S'envoyer en l'air, les pieds sur terre

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Vingt-cinq minutes

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Éducatrice spécialisée, j'accompagne au quotidien en internat des adolescents présentant des difficultés psychologiques dont l'expression, notamment les troubles du comportements, perturbe gravement la socialisation et l'accès aux apprentissages. Voilà pour le texte officiel. Dans la pratique, je partage avec des enfants cabossés des moments qui peut-être deviendront des cairns témoignant de leur passage et leur indiquant une direction à suivre.

Dans l'urgence, toujours dans l'urgence. Nous sommes lundi, et le lundi est un jour difficile. Les adolescents présents sur l'unité où nous les accueillons en semaine sont déchainés. S. a passé le weekend à trainer au pied des immeubles. A. n'a pas dessaoulé du week end et « c'tait gavé bien! ». J. est prostré, il a frappé sa mère samedi... Chacun s'exprime comme il peut. L'ambiance du déjeuner est électrique.

A peine sortis de table qu'il faut déjà sauter dans le véhicule et partir pour l'école. « Tu peux mettre Fun radio ? ». « Oui, mais attachez vos ceintures et donnez moi vos téléphones. » « La vie de moi, on peut pas les garder un peu ? ». Non, la règle n'a pas changé, vous la connaissez aussi bien que moi. «Ouais ok, c'est ça. Tout façon on peut rien faire ici. » Démarrage en trombe, arrivée sur la rocade. Tout le monde roule au pas. Cette fois c'est sûr, ils ne seront pas à l'heure. Un des ados crache par la fenêtre. J'ai presque envie de faire comme si je ne l'avais pas vu mais je ne peux pas. Je l'ai vu. « Non mais tu te crois où ? ». « Quoi ? J'ai rien fait moi. C'est toujours moi qu'on accuse! ». Il ferme sa fenêtre.

Nous arrivons enfin devant le portail qui abrite la maison mère, un château au cœur d'un magnifique parc loin des regards. Deux enfants cachés derrière les piliers profitent de notre arrivée pour s'engouffrer entre les portes à peine ouvertes et filent comme le vent vers la nationale. Impossible de les retenir. Nous poursuivons notre route jusqu'à la cour. Déserte. Tout le monde est rentré. J'insiste pour les accompagner jusqu'à leur salle de classe. Ils me suivent, en râlant, mais ils me suivent. Sans doute n'y resteront-ils pas mais il faut essayer. Niveau CE1 en lecture à 16 ans, sombres sont les perspectives.

Dans le grand escalier en pierre qui me ramène dehors, je m'interroge sur les deux fuyards. Personne ne s'est donc rendu compte qu'ils manquaient à l'appel ? Non, personne. Dans le désordre de ce début de semaine, ils ont pu filer à l'anglaise. J'alerte mes collègues qui les retrouveront quelques temps plus tard en train de manger des bonbons dans un centre commercial. Quant à moi, je dois encore attendre que le cuisto me donne la glacière contenant le diner. Plus de cuisine à l'internat. Une chaine froide a remplacé le bruit des gamelles et les odeurs qui envahissent la maison, normes vétérinaires obligent.

Il fait froid mais le soleil brille. Je repère deux ados qui errent dans la cour. Je les connais peu, mais j'ai eu l'occasion de les côtoyer lors de remplacements. Je m'avance vers eux. Leurs visages s'illuminent. Je connais la réponse mais je les interroge néanmoins : « qu'est-ce que vous faites là dehors ? ». « On s'est fait virer. Trop bien! ». Pas un adulte à l'horizon. L'un d'eux me propose alors un chewing-gum. J'hésite un instant puis accepte, ce qui le remplit de fierté. Puis avec son visage d'ange, il jette ostensiblement le sien par terre. A sa grande surprise, au lieu de le réprimander, je le ramasse. « Imagine qu'un oiseau le mange et soit malade » lui dis-je. Il éclate de rire. « Un oiseau ?! N'importe quoi, t'es folle ». Interloqué, l'autre garçon jette à son tour un emballage par terre et me regarde intensément. « Le carton, l'oiseau va pas le manger quand même ?!», s'exclame-t-il. Je lui souris. Soudain il se ravise, ramasse le papier et le jette dans une poubelle en riant. Tu as raison, lui dis-je avec malice, c'est plus prudent.

La glacière est enfin prête. Il est temps de reprendre la route. Je suis épuisée mais j'ai le cœur léger. Je regarde ma montre. Vingt cinq minutes se sont écoulées depuis mon arrivée. Vingt cinq minutes pour alerter, pour faire repère. Vingt cinq minutes illuminées par le sourire de ses enfants qui n'attendaient rien, sauf peut-être qu'un adulte prenne le temps de leur parler. Sans violence, sans menace, sans punition. Juste quelques mots. L'histoire d'un oiseau qui mangeait du chewing-gum. Vingt cinq minutes...

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Commentaires
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baci 22-11-2011 09:41:32

C'est un morceau de mon enfance que tu racontes là. Parce que j'ai vécu dans un château de ce style vu que mon père y bossait. Tu as raison, c'est ces moments-là qu'ils aimaient le mieux.

C'est beau comme tu as encore des mots tendres.
lio 22-11-2011 10:04:41

Il reste toujours de bons moments quand on reste ouvert et disponible.
Espérons pour eux que tu continueras encore longtemps à pratiquer ton métier avec cette tendresse.
Rolanda Bibine 22-11-2011 23:03:36

Ce que je retiens, aussi, c'est toujours cette absence de l'adulte, cet encadrement insuffisant. Quand est ce que nos politiques comprendront enfin que c'est primordial ???
Admiration
Yogiimise 23-11-2011 22:29:06

Tu le sais filleule parce que je te l'ai déjà dit des dizaines de fois. Mais c'est fou ce que je peux t'admirer pour ce que tu fais tous les jours.

OK tu sauves peut-être pas des vies dans un hôpital.

OK tu vas peut-être pas trouver un vaccin pour vaincre le SIDA. OK tu vas peut-être pas faire passer une loi qui va changer le pays.

Je ne peux qu'imaginer à quel point ça doit être lourd, pénible et désespérant certains jours. Sans oublier le peu de reconnaissance, la paye pas top qui doit suivre et l'impacte psychologique que cela peut avoir sur ta vie perso.

Mais ce que tu fais a un sens. C'est fort, humain, constructif et désintéressé. Ça a un sens. Et ça, moi je trouve ça beau. Bravo filleule. Et keep on.

Kiss
milllie 24-11-2011 12:21:18

J'ai marché à tes cotés et j'ai regardé cette grande demeure. J'aurais voulu te voir sourire.
Merci de prendre soin toi aussi de ce qui ont besoin.
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