S'envoyer en l'air, les pieds sur terre
L'assourdissant est devenu fond sonore. J'abaisse la poignée, la maintiens à deux mains. La pâte blanche s'écoule, épaisse.
Je songe à Ford. Quelle idée, la décomposition du mouvement... Comme on décompose une danse. Comme se saccadent les gestes en poppin'.
Oh mais attends, "Les Temps Modernes" aussi était chorégraphique ! Zut j'ai cru à un éclair de génie.
J'imagine de petites vignettes de calque de nos mouvements décomposés. Comme ces planches datant des débuts de la photographie, qui décomposent la course d'un cheval. On l'apprenait en cours d'histoire de l'art au lycée. Y'avait pas une histoire de fusil photographique ou un truc comme ça ? Je ne suis plus sûre. Mais pour faire plein de photos comme ça, j'imagine plus une mitraillette qu'un fusil. Ça existait les mitraillettes ? Il me semble qu'on visionnait ces planches en comparant avec ce fameux tableau où les chevaux volent, les quatre fers en l'air. Je souris amusée. Mais sans la photo, moi aussi j'aurais dessiné les chevaux comme ça. Nan mais attends. Pourquoi aurais-je dessiné des chevaux ?
La pâte atteint le petit trait. Je relâche la poignée qui remonte doucement. J'attrape un couvercle, l'appuie fermement et me coupe un peu en refermant le cerclage métallique. Ça pique. Il faudra que je désinfecte ça à midi. Je cherche un gant neuf dans ma poche.
Je déteste l'odeur de mes mains moites dans ces gants transparents.
Dans la première usine où j'étais, nous mettions des gants en coton sous ceux en latex. Ça protégeait mieux. Et puis c'était plus agréable. Même si c'était pour rouler des escalopes de dindes dans des barquettes par 5°C.
L'ambiance aussi, était meilleure.
Je me hisse sur la pointe des pieds pour poser le dernier seau plein de la palette. Équilibre précaire. Je le tourne un peu. On voit moins l'étiquette froissée.
En tirant sur le transpalette jaune fichu impossible à manœuvrer, je promène mon regard à travers l'atelier. Il est vétuste. Camaïeu de gris souligné de lignes jaunes. Aucune ouvrière ne porte de masque. Je présume que le fait d'avoir le droit d'en demander un décharge juridiquement l'entreprise. J'ai essayé, la fois où j'ai fait un malaise à coté d'une fuite d'acétone. Mais c'est intenable. Il fait trop chaud dans les ateliers. Il n'y a pas d'aération. Le masque glisse, trop lourd, et fait transpirer d'avantage. Comme si les blouses à longues manches ne suffisaient pas. Surtout que quand t'arrive pas réveillé à 4h du mat', tu te blottis dans un pull.
Il doit être 10h. Allez. Le plus gros est fait.
Je préfère être à la colle. Au moins je ne décompose de mon mouvement que ce que je veux. Seule. D'abord je défais deux pochettes d'étiquettes. Je les pose, bien parallèles, devant moi. Puis je tire une pile de seaux. Je colle le plus droit possible l'étiquette de devant puis celle de derrière. Des fois c'est de travers, et je ne peux pas le décoller, ça arracherait tout. Alors je glisse le seau mal stické dans les seaux stickés ni vu ni connu. Elles pourraient encore me râler dessus. Et puis ça me ralentirait. Et ça aussi ça les ferait râler. Comme si ça changeait quelque chose à leur vie. Comme si leurs supérieurs tenaient compte de leur investissement personnel dans le collage d'étiquettes.
Je ramasse les feuillets que je fourre dans le sac noir déjà plein. Au prochain étiquetage, je le changerai.
Je dépile à droite pour rempiler à gauche. Jusqu'à ce que mes bras se tendent.
Ensuite je traine une palette de couvercles près de moi. Et une palette vide. Je coupe d'un geste net le film autour des couvercle. Et pose l'intercalaire de carton pressé contre les autres, à droite.
Et je prends le premier seau que je pose sur le plan. J'abaisse la poignée et je remplis.
Ce que j'apprécie à ce poste c'est que je ne peux pas aller plus vite que la musique. La colle s'écoule lentement. Et il n'y a qu'un robinet.
Et puis ça me permet de faire un break de ces journées speed aux chaînes peinture ou lasure où je travaille avec Roxane qui m'a prise en grippe dès le premier regard. Deux mois ça ne semble rien, mais deux mois avec elle c'est une éternité en enfer. C'est la boule au ventre le matin. Et les larmes aux yeux bien contenues quand elle a vraiment décidé de te faire chier. Je ne l'aime pas.
Quand on arrive en juin/juillet, elles nous regardent toujours de travers. L'interim nous permet de toucher un peu plus qu'elles. Mais pour une durée si courte... Et puis si nous n'étions pas là, la grille de rendement à laquelle elles vouent un culte chuterait !
Quand on repart en septembre, elles ont toujours cette petite tristesse dans le regard. Certaines amitiés se sont liées. Mais qu'elles se rassurent, dans deux ou trois mois, il y aura toujours l'une ou l'autre d'entre nous qui reviendra. Définitivement.
Nouveau seau. L'odeur ne me fiche plus la même gifle que les premières semaines. Mais je sens bien en prenant le volant cette impression d'avoir fumé un joint trop chargé, quand les pneus mordent l'accotement.
Je souffle. Allez. Il me faut valider mon année. Je regarde par le vasistas le ciel immaculé. Douleur dans la nuque nouée. Les plans de travail sont trop bas pour les étudiantes qui dépassent d'une tête la majorité des ouvrières. J'aime la fluidité de mes enchainement de gestes précis. La mécanique de cette danse aux engrenages bien huilés. Ce cheminement du brut au fini.
À ma gauche, les portes battantes s'ouvrent sur un pépiement joyeux. Mince il est l'heure, voilà la deuxième équipe.
Je remplis la petite feuille de signes, essuie une goutte sur le rebord métallique de l'établi et replie le chiffon en quatre. Je ramasse le cerclage tordu que j'avais mis de coté et renroule la bande de gommettes fluos.
Je souris à ma remplaçante, lui sers la main et me penche avec elle sur la feuille de travail, dernières minutes de concentration de la matinée.

Zan'
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Ohhh… - Juste :
pas rien. - merci.
Découverte totale !
Dur exercice, mais entre deux pontes,...
J'avoue avoir un gros faible pour les...
.... ohhh la mauvaise foi du narrateu...
Pour tomber le manteau, faudra attend...
C'est bon je suis prête aussi : j'ai...
Le jeu de mot c'est "le fanta sai...