K.O. debout
Lundi, 31 Mai 2010 00:00
L'Auvergnate
Ça a duré une seconde et quelques jours. Un choc, puis le temps qui s'arrête.
Il y a une semaine, je suis allée faire une échographie. En râlant un peu. Parce que c'était le matin, que je n'avais pas eu le droit de manger ni de boire avant cette fichue écho, qui de toute façon, n'allait que confirmer ce que je craignais : une hernie, un truc chiant, une boule qu'il faudrait enlever. Et je n'avais pas envie qu'on m'ouvre le ventre. Ni qu'on passe par ailleurs. Il paraît qu'avant une coloscopie, le chirurgien ne vous invite même pas à boire un verre. La galanterie se perd...
Et je pensais à tout ça dans la salle d'attente, et aussi à la soirée que je me réjouissais de passer avec des amis. Je me disais que j'en avais marre d'attendre. Et que la secrétaire était vulgaire, avec son chewing-gum et sa voix mielleuse et automatique. Et puis elle m'a appelée.
C'est à moi, j'y vais, ensuite j'irai faire mes courses, acheter des jus de fruits pour ce soir, de quoi préparer un dessert aussi, un truc plein de chocolat, même si en ce moment, cette foutue boule m'empêche de manger autant que j'aimerais. Allongée sur le dos, de la gelée froide plein le ventre, je pensais encore à ma liste de courses tandis que le radiologue promenait l'appareil sur ma peau. J'hésitais entre un tiramisù maison aux fruits rouges, et autre chose... une mousse ? Oui une mousse, pourquoi pas. Tout le monde aime ça, la mousse au chocolat...
"Vous faites des excès?"
"Pardon?"
"Vous faites des excès... alcool, stupéfiants..."
"Euh... non, pas vraiment. Enfin, si, ça m'arrive mais pas si souvent non plus. Je ne suis pas alcoolique si c'est la question. Pourquoi ? "
"Hummm..."
"Pourquoi ?"
Il ne m'a jamais répondu, le con. Il a continué à froncer les sourcils en regardant son écran. Et je n'osais plus poser de questions. Ça a encore duré un quart d'heure, je crois. Peut-être moins. Tournez-vous sur le côté. Inspirez. Stop. Soufflez. Inspirez. Humm.
J'ai fini par demander avec ce qu'il me restait de voix :
"Alors, elle est grosse cette hernie ?"
"C'est pas une hernie."
"C'est quoi ?"
"Je ne peux rien vous dire. Mais il faudra faire un bilan sanguin complet. Il y a une grosse tâche qui apparaît à la radio. Voilà. Bonne journée."
"Merci."
Putain, j'ai dit "merci". À un con qui m'en dit juste assez pour me faire peur, et pas assez pour m'aider à comprendre.
A partir de là, j'ai un peu perdu pied. Je suis rentrée chez moi. J'ai appelé mon médecin. "Docteur, il y a une tâche..."
C'est quand mon médecin a commencé à me tutoyer et à me dire "rentre vite, je te vois demain matin" que j'ai eu peur. J'ai annulé ma soirée. Et je suis restée assise sur le canapé. Sonnée. A me répéter, comme un mantra, c'est pas ça. C'est pas ça. C'est pas ça.
J'ai appelé ma mère. J'ai pris le premier train. Je crois que j'ai pleuré jusqu'au lendemain.
En fait oui, j'ai pleuré jusqu'au lendemain et même au-delà. Quand le médecin m'a annoncé que j'avais dans le foie une tumeur de 6 cm par 10 cm, je me souviens que ça coulait tout seul. Et ça coule encore, là, tout de suite. Des larmes sans sanglots. Celles contre lesquelles on ne peut rien. Celles qu'on sent monter dans la gorge, et passer directement de la gorge au cou, en roulant sur les joues. J'ai essayé de les avaler, mais ça ne marchait pas. Quand ça s'est arrêté, je suis allée faire ma prise de sang, puis j'ai tremblé jusqu'au soir, en attendant les résultats. J'ai passé mon après-midi à me demander comment j'allais annoncer à mes amis que j'avais un cancer, si j'avais un cancer. Comment j'allais faire pour les faire rire quand même. Je me suis aussi demandé comment je ferai quand je perdrai mes cheveux. Si je devais perdre mes cheveux. Je veux pas perdre mes cheveux. Ils sont beaux, mon médecin me l'a dit.
Et puis mon médecin m'a appelée. "Ils sont pas si mauvais ces résultats, c'est pas métastasé, il n'y a pas de cancer déclaré. Tu as rendez-vous chez mon collègue et ami le docteur ... mardi. Il t'en diras plus. Il faudra encore faire d'autres analyses, mais c'est déjà un début."
Donc j'ai pas le cancer. J'ai pas le cancer, putain, j'ai pas le cancer.
J'ai vu le docteur ... Il confirme : c'est une tumeur (j'ai espéré jusqu'à mardi que c'était un parasite. Si ça avait été un parasite, je lui aurais même donné un prénom, tiens, tellement j'aurais été contente de l'avoir, celui-là. Norbert, je l'aurais appelé.) Maintenant, le but du jeu, ça va être d'éviter qu'elle éclate. Parce que quand c'est gros comme ça, si ça éclate, ça craint. Vachement, même. J'en sais pas plus, alors j'attends mon IRM, pour qu'on m'enlève enfin ce truc.
Mais tout ça finalement, on s'en fout. Des amas de cellules, des viscères qui fonctionnent plus ou moins bien... rien de très passionnant.
Ce qui m'a donné envie d'écrire, ce qui me donne encore envie de pleurer, mais pas de douleur, cette fois, c'est que cette saloperie de tumeur m'a donné la chance d'aimer à nouveau un peu les gens. Et pour beaucoup, je ne les connaissais pas, ou peu. Je ne vais pas tous les citer, car ils se reconnaîtront. J'ai été entendue, soutenue, et aidée de pas si loin par des personnes dont la compassion, au sens premier du terme, m'a profondément touchée. C'est certainement plus facile de parler à des personnes que l'on ne connait pas ou peu, car on n'en attend rien, donc tout ce qu'on reçoit est un cadeau. Et des cadeaux, j'en ai reçu plein depuis la semaine dernière.
J'ai eu envie de pleurer et je l'ai dit; j'ai eu envie d'en rire, et je l'ai fait. Et je n'ai pas été seule. J'avais juste envie de vous dire merci, que vous ayez su, deviné, subodoré, ou que vous tombiez des nues en lisant ces lignes.
C'est rien, c'est pas grave, ça va pas éclater, ça va arrêter de grossir et bientôt ce ne sera plus que le souvenir d'une peur bleue, et quand la peur et la douleur auront disparu, je ne garderai de tout ça que la gratitude que je ressens pour ceux qui auront été là.
L'avantage du K.O. debout, c'est que t'es encore debout.
By L'Auvergnate
Ce qui est génial avec ton écriture...
... Ce mec est un grand timide... Tou...
Vivre plus longtemps ?!? C'est pas s...
Aïe... des regrets !!! enfin c'est ...
j'avais pas de thème quand j'ai comm...
c'est bizarre parce que moi, le stage...
Mais ce n'est pas grave de partir plu...
n'est ce pas !?
pour l'instant tout se passe bien. :...