L'Oubli
Jeudi, 17 Novembre 2011 00:00
zan'
La lune se découpe dans le bleu de chine. Ronde. Bien nette. Jaune pâle.
Les nuages montent verticalement à une vitesse vertigineuse. L'engloutissent en quelques secondes. La route s'assombrit. Les feux dessinent des formes géométriques dans le paysage soudain lugubre. Je débraye. Passe la cinquième.
Puis le vide.
Huit kilomètres plus loin, soudain comme réveillée, j'enclenche le clignotant un peu tardivement, et m'engouffre dans la cours.
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Confidence.
Quand je suis descendue chez mes parents par le train avec ma fille et un sac à langer, je ne savais pas que je ne repartirai plus.
Ils m'ont accueilli l'air grave. Le tableau très Courbetien d'un conseil de famille ordonnée, en rang d'oignon. Je m'attendais à la pire annonce. Mais ils m'ont simplement demandé comment j'allais. Pas le "Comment ça va ?" de politesse, non. La vraie question. « Comment vas tu ? »
Blanc de quelques secondes. J'étais stupéfaite. Je me suis assise, prête à me fâcher qu'on me fasse venir en urgence pour me demander comment j'allais alors que ce super CDD débutait le lendemain et que je n'avais évidemment pas le temps pour des broutilles et... et...
Et, tout à coup, une masse noire à l'intérieur de moi a comme flouté ma vue. Vrombi dans mes oreilles. Et je me suis mise à parler. Et la masse noire s'est détricotée, détricotée… Entièrement. En l'espace de quarante-huit heures sans pause ou presque. Des kilomètres de mots mis sur six mois de maux. (Oui je sais tu vas la trouver facile, celle là, "mots/maux". Je devrais désécrire.) Six putain de mois. Cette nausée. Déséquilibre.
C'est seulement quelques temps après que nous nous sommes aperçus de mes Oublis.
Tu trouves peut-être que c'est excessif, alarmiste, comme titre. Parce que dire que j'ai des trous de mémoire, ça semble si commun. Tu le dis, d'ailleurs : T'inquiète, ça arrive à tout le monde ! Oh je n'ai jamais eu une mémoire d'éléphant c'est vrai ! J'ai toujours zappé les dates, les notes et toutes ces choses qui ne tiennent pas vraiment une place importante dans ma vie. Mais je ne parle pas de ce type de "manque de mémoire", hein.
C'est seulement quelques temps après que nous nous sommes aperçus de mes Oublis, disais-je. Je dis "nous", parce que, toute seule, m'en serais-je seulement rendue compte ? Peut-être un peu. Peut-être beaucoup et en ce cas peut-être me serais-je crue folle ?
Mais le témoignage de mes proches ne pouvait que souligner cet indéniable fait :
Ma mémoire avait perdu quelques morceaux. Mais pas vraiment comme une peinture s'effriterait. Pas nécessairement des choses anodines, anciennes ou sans intérêt. Ce n'était pas seulement de l'inattention, un manque de mémoire habituel.
C'était un bloc. D'un coup. Un vol de toiles. Ou des toiles soudain devenues vierges.
Durant les-dits six mois, outre l'effacement quasi instantané de mon quotidien glauque et (en)gluant (peut-être par soucis de survie, en un sens), mon cerveau avait effacé des centaines de données de mes disques durs internes. Erreur de manipulation, sans doute. Mon passé était troué.
Au quotidien, il fallut tout d'abord que je l'admette. Et que je m'appuie sur autrui. Sans qu'autrui, potentiel manipulateur, en profite pour nous faire du mal. A ma fille ou moi.
Paranoïa.
La théorie des hérissons. Besoin de la chaleur de l'autre. Peur de se piquer. Distance. Respirer.
Leur faire confiance. À eux. Mes garde-fous.
Ma mémoire immédiate était plus friable que fiable. Et les moments manquants sur de courts trajets en voiture m'avaient fait poser, par prudence, le permis et les clefs loin de mes mains.
Je montais les escaliers, redescendais pour répondre à ma mère et lui affirmais que je n'étais pas montée.
Je recevais des réponses par SMS sans me souvenir avoir posé une quelconque question.
Ne parlons pas des rendez-vous manqués.
De l'essence à la place du gazole après bien dix minutes de réflexion dans une voiture que j'ai depuis dix ans.
Je me perdais dans une ville de 6000 âmes où j'ai passé ma vie. Je ne retrouvais pas la voiture sur le parking. Pas ma mère avec qui j'avais rendez-vous devant la Mairie. Où ? Mince je suis où ? Je dois aller où…? Angoisse devant la boulangerie.
Et louper l'heure du gouter ou du déjeuner de ma fille, ma mère qui y veillait à chaque instant. Ma fille… J'avais peur de l'oublier je ne sais où. Mon soleil. Cette peur immense.
Et mon refuge lointain. Cet autre monde. IVL. Sur les médias les plus éphémères, entre deux billets de blog, deux url, deux tweets, comment ne pas en ajouter à ces oublis, là où tout se perd aussi vite qu'il se trouve ? Mémoire moins que temporaire. Gloire à l'instantanéité. Mes hurlements muets.
J'oubliais tout, au fur et à mesure et ça me paniquait. Ces pseudos, ces avatars, ces mentions, ces MP... J'avais peur d'oublier, peur qu'on m'oublie. Peur que toi, eux, m'oublient au fur et à mesure de mes mots. Peur que le moindre de mes souvenirs soit faussé, démesuré, atténué. J'étais épuisée. Bien plus qu'aujourd'hui ! Et tu sais comme je le suis ! Mais tout avait basculé et je n'avais alors pas cette sérénité que nous essayons de tisser au jour le jour, ensemble.
Heureusement, au fil des mois, je pus reprendre la voiture. Refaire confiance à mes sens, sans vertige, et ma mémoire immédiate fit moins de sauts de cabri. Plus constante. Ouf.
Mais c'est cette autre fichue mémoire aux cases vides qui me peine le plus.
Les mois passent. Et chaque semaine, une nouvelle "surprise". Et, au début, de nouvelles larmes sur mes joues quand je me rendais compte qu'il me manque quelquechose.
Oubli de lieux.
D'anecdotes.
De gens si proches pourtant. La gêne quand on vient me parler dans la rue et que je ne sais pas à qui je souris.
« Je l'aimais ? Le détestais ? Il va me prendre pour une folle si je le tutoie ? Ou si je le vouvoie ? Je lui serre la main ? Lui fais la bise ? Je le connais de vue seulement ? Ah même pas. Il demande son chemin...
Mais non je n'ai jamais vu ce film, lu ce livre, il n'est pas à moi. Qu'est-ce qu'il fiche dans mes affaires ?
Oh il est beau ton pull ? Ah bon, je te l'ai offert ?
Je suis sûre que je dessinais vraiment avant. Enfin non je n'en suis pas sure. Mais on dirait. Ces pinceaux… Ces toiles…
La date de naissance de ma fille pour des papiers ? Euh… Janvier… L'année…
C'est quoi ce prélèvement de 150€ sur mon compte, tous les mois ? Ah un emprunt ? Un emprunt pour quoi ? Ah mon ordi… Effectivement… Je crois me souvenir.
Je suis sortie avec lui ? Vraiment ? Non non. Elle ? Non je ne crois pas. Pourquoi elle se vexe ?
Oh il est sympa/pourri ce dessin/ce texte. Je me demande de qui il est, à qui est ce carnet. Tu sais, toi, maman ? Comment ça c'est mon écriture/mon carnet ?
Ah j'ai organisé une telle expo ? Je suis partie dans tel pays ? »
Et plus simplement ne plus être sûre de mes goûts. Du bon et du mauvais goût. Gênant dans mon métier. Gênant devant le miroir quand je me prépare durant des heures à aller te voir. Gênant quand tu te moques de mes associations vestimentaires. Quand tu me trouves vieillotte alors que ces années disparues m'ôtent encore des années de vécu, ironiquement. Gênant quand je ne voudrais lire dans tes yeux que l'assurance de ce que je pense avoir été et que je tente maladroitement d'être : moi.
Avec le temps, j'ai polissé mes réactions.
Aujourd'hui, découvrir un carton de livres inconnus et neufs, comme j'ai pu le raconter il y a quelques semaine sur Voldemag (tu te souviens ?), me pince un peu le coeur, mais j'apprends à sourire de la découverte de ces trésors.
Alors oui, ça me peine de m'apercevoir que j'ai oublié avoir passé deux semaines en Mauritanie au lycée, à étudier le LandArt. Puis quelques souvenirs reviennent à travers ce livre sur Long. C'est rigolo, ces lignes d'art qui retracent un peu ma mémoire et m'amènent à de nouveaux souvenirs.
Je parais idiote ? Un peu ? Pas vraiment ?
Je t'assure que ça me pourrit la vie. Je me demande souvent si je suis en terrain connu ou non. Oui tu peux trouver mon quotidien un peu… aventurier ! Et si tu prononces ce mot je vais te sourire. Parce que tes mots se font pansement. Que tu colmates un peu la faille d'où se sont échappées des bribes de passé d'avant mon retour.
Hey, as tu remarqué ? Je n'ai pas loupé la date. J'ai lutté contre l'abominable Oubli. Eté précise et concentrée pour l'esquiver telle Rukia Kuchiki en plein combat. Et les deux mots qui te semblent si anodins ont franchi mes lèvres avec un petit goût de victoire : « Joyeux anniversaire. »

Zan'
mots + illustration
Character problem. empty comment
Ohhh… - Juste :
pas rien. - merci.
Découverte totale !
Dur exercice, mais entre deux pontes,...
J'avoue avoir un gros faible pour les...
.... ohhh la mauvaise foi du narrateu...
Pour tomber le manteau, faudra attend...
C'est bon je suis prête aussi : j'ai...
Le jeu de mot c'est "le fanta sai...