Ma rentrée, la boule au ventre
Mardi, 13 Septembre 2011 00:00
Madame Pastel
Tout a commencé par l'amour des livres, évidemment. Sans y prendre garde, avec ce genre de passion, on se retrouve vite en fac de Lettres. Tu t'y es épanouie car tu y as bossé. Dur. Liberté, lecture, écriture, découvertes, sensation de comprendre des choses jusque-là confuses, l'impression d'être à la bonne place. Sans y prendre garde, avec ce genre de parcours, on se retrouve vite à passer les concours, parce que bon, étudiante en Kickers avec Stendhal sous le bras, c'est chouette, mais c'est pas un métier. Tu as brièvement cru à une belle carrière prestigieuse. Mais en fait non. Tu as juste eu le CAPES. Et en ayant à peine le temps de te retourner, hop, tu t'es retrouvée propulsée devant une classe de cinquièmes d'un petit collège rural ; c'était le bon temps, on avait seulement six heures de cours pour la première année, et un semblant de formation (choses obsolètes aujourd'hui). Tu gardais bien ta sucette au Lexomil dans la poche quand même tant tu avais peur, car ta formation, elle était quand même bien éloignée de la salle de cours, et l'ellipse narrative dans le roman du XIXème soudain bien inutile face à ces 27 visages goguenards devant toi.
Et puis, il y a eu un petit miracle. Tu as dit : « Prenez vos cahiers », et ils l'ont fait. Stupéfaction. Cette première heure de cours avec texte à mini suspense a marché. Tu es sortie de là enchantée. Tu avais la vocation, là tout d'un coup. Pof.
Ensuite, tu as eu de la chance. Tu n'es pas partie dans le Nord ni à Créteil. Tu as été nommée dans un autre collège rural pas trop loin de chez toi. Tu as découvert les vraies semaines d'un prof, avec ces 18h de cours, qui font jaser tous ceux qui ne savent pas ce que c'est qu'une heure de cours face à trente élèves entre 11 et 16 ans. Épuisement. Découverte des collègues, installés dans la place. Avec leurs codes, leurs hiérarchies tacites. Comme d'habitude, tu as mis les pieds dans le plat. Pas assez « dans le système », trop « enthousiaste », politiquement incorrecte. Tu l'as payé cher. Un an de soupe à la grimace. Dur dur. Mais, bon, même pas mal, ça allait avec les élèves, c'était le principal. Tu t'amuses à élaborer des séquences, à leur faire lire des livres de jeunesse, à bricoler des cours les moins ennuyeux possibles. On rencontre des auteurs. Tu assistes, émerveillée, aux questions mignonnes des sixièmes face à une Susie Morgenstern généreuse et drôle qui parle du métier d'écrivain. Des petits moments jolis que tu collectionnes, comme les petits mots que tu ramasses après les cours (« Pkoi tu me fé la geule ? »)...
Et puis... Quand est-ce que cela a commencé à déraper ? La valse des directeurs peut-être. Souvent inaptes et désagréables, soucieux des chiffres. Qui ne répondent pas aux problèmes de discipline. Va faire cours à une classe dont un élève parle tout seul haut et fort et que tu ne peux pas exclure. Va faire cours à une classe dont un élève frappe en plein cours un camarade et donne des grands coups de pied dans les murs. Il fait ta taille et limite t'as peur de t'en prendre une.
La répétition aussi. Entamer L'Odyssée pour la quatrième année consécutive commence légèrement à te lasser. Ulysse, le héros aux mille tours, il commence à te taper sur le système. L'accord du participe passé aussi. L'impression qu'ils ne t'écoutent pas, que d'une année sur l'autre, ils oublient tout. L'impression que c'est les bons, ceux que t'as repérés en sixième, venus d'une famille plutôt aisée, qui s'en sortent toujours, avec ou sans toi. L'impression que ceux qui arrivent avec des difficultés n'arrivent jamais à les gommer, et s'enfoncent, les années passant, dans d'autres rôles comme celui d'emmerdeur. Logique. Très logique, mais épuisant. Car voyez-vous, je ne suis pas psy, ni même éducatrice ; je suis prof. J'enseigne le français. À plusieurs élèves très différents en même temps, et qu'il y en a toujours qui vont rester sur le carreau. Quoi que tu fasses.
La lassitude envers tes collègues. Au début, tu hallucinais sur les conversations à la cantoche. Personne ne parle de livres, de contenu pédagogique. Tout le monde râle. Les 4èmes C sont insupportables, les ordis de la salle multimédia ne marchent pas, Machin n'a pas sa demi-journée de libre. En toi-même tu te disais, mais c'est quoi cette bande de nases ? Démissionnez, barrez-vous ! Et puis, sans y prendre garde, tu commences toi aussi à rechigner parce que t'as pas ta salle, que Machin il a encore la classe de latinistes et pas toi. Toi aussi tu commences à trouver les 4èmes C vachement pénibles. Leur enseigner La Vénus D'Ille ressemble à un cours langue étrangère. Tu détestes encore plus tes collègues dans tes efforts pitoyables pour ne pas leur ressembler. Tu commences à faiblir. Tu t'affaisses un peu, tu te raidis un peu. Les élèves le sentent. Ils prennent du poil de la bête et n'ont pas peur de te montrer que tu les emmerdes avec tes bouquins, que de toutes façons plus personne ne parle comme ça. Et t'as du mal à les contredire. Dans la télé, sur internet, effectivement, le passé simple et le subjonctif se font rares. En gros, ce que tu leur proposes sent le moisi. Ah tiens, t'as une nouvelle ride, là, sous l'oeil.
Et la valse ininterrompue des Instructions Officielles. Faut appeler ça une séquence, ah non, un chapitre. Faut étudier la nouvelle en cinquième, ah, ben non, en quatrième en fait. Faut pas bloquer sur l'orthographe pour pas les inhiber, vive l'imagination ; ah ben non, tiens, faut remettre de la grammaire parce que quand même c'est pas possible quand tu vois comment ils écrivent ! Et pendant ce temps là, tu jongles avec des bouquins moches qui datent de 1997 (c'est-à-dire que les programmes ont changé quatorze fois entre-temps). En même temps, vas-y mollo avec la photocopieuse. Et quand tu vas réclamer un feutre pour écrire au tableau, arbore ton plus beau sourire, sinon on va t'envoyer promener. Y a pas de sous dans l'Éduc. Nat. Et pendant ce temps-là, il y a de moins en moins d'adultes dans l'établissement, les couloirs ressemblent à des foires d'empoigne, la cour, un terrain miné, où toi, qui a eu la bonne idée de mesurer un mètre deux, t'as la trouille de te recevoir un cartable en pleine poire. Ils te bousculent en rigolant. Tu titubes en restant digne.
Dans un sublime sursaut de combativité, tu essaies d'innover. Tu montes un club de cinéma. Tu t'éclates à peaufiner des cours pour les initier au Septième Art. Quelques élèves mordent à l'hameçon et ils ont du courage vu qu'il faut attendre trois semaines pour trouver une salle avec télé et lecteur DVD et télécommande (et qui fonctionnent). Ils éclatent de rire devant la version 1933 de King Kong, mais ils se bidonnent aussi devant M. Hulot. Petite victoire. Tu t'enhardis à créer un blog de français pour mettre des images, des vidéos et des chansons en relation avec le programme. T'y passes du temps, et toute fière, le soir de présentation aux parents, tu parles de ta création. Une mère lance : « Oui, ben, je suis allée voir hein, ben, tout ce qu'il y a ! On s'y retrouve pas ! Et puis déjà qu'on galère à l'empêcher d'aller sur l'ordinateur ! ». Un picotement de moutarde dans le nez. Fugitif.
Ah. J'oubliais. Les jugements sur ton métier. Parce que sur ce métier, tout le monde a un truc à dire. Tout le monde a un avis éclairé. Beaucoup ont un compte à régler. Par les professionnels d'abord : les inspections, évidemment. Deux au compteur. Une bonne, une mauvaise. Sur les mêmes éléments, un coup jugés favorablement, un coup carrément jugés inadéquats. Bonjour la cohérence. Une sale note, ça encourage toujours de toute façon, c'est connu. Tu repars, un goût amer dans la bouche. Et par le reste de la société : dans les soirées, et dans la télé, on parle de tous ces profs qui font tout le temps grève alors qu'ils ont la sécurité de l'emploi, deux mois de vacances l'été, dix-huit heures de cours dans la semaine. Hier (un lundi) un twitto écrivait : « Aller mes amis les profs, dans dix-huit heures, le week-end ! » (je lui collerais bien un moins 1 pour l'orthographe). On est des glandeurs. D'ailleurs les parents commencent à se comporter avec une confiance déconcertante, façon consommateur : ils critiquent les punitions, tes absences, voire même tes méthodes d'enseignement. Bizarre ensuite que l'enfant n'accorde aucun crédit à son prof, hein ?
Alors voilà, tu fatigues. Tu peux pas ramer à contre-courant éternellement. Tu peux pas te battre contre la société. L'effort dévalorisé, le triomphe de l'éphémère, le culte de l'image. Le combat est inégal. Tu ne vas pas gagner, tu le sais. Il faudrait sans doute être exceptionnel pour garder la foi. Tu sais qu'il en existe, tu leur tires ton chapeau. Mais toi tu ne l'es pas. Tu es juste une prof de français qui aimerait bien faire son métier mais t'as pas non plus envie que ton métier soit ta vie. Tu voudrais bien que ça soit un métier comme un autre, rentrer chez toi et passer à autre chose. Parce qu'il se trouve qu'il y a d'autres choses qui occupent ta vie. Tu sais pas comment tu vas faire pour tenir 42 ans. Tu sais pas trop ce que tu vas devenir, là, avec ton café lyophilisé et ton tableau de compétences dans la main.
Tu fais ta dixième rentrée, l'estomac noué. Encore. Et puis tu vois les bouilles des sixièmes. Ils sont mimis quand même. Peut-être qu'ils vont aimer ta séquence sur Alice Au Pays Des Merveilles. Peut-être.

Madame Pastel
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Ohhh… - Juste :
pas rien. - merci.
Découverte totale !
Dur exercice, mais entre deux pontes,...
J'avoue avoir un gros faible pour les...
.... ohhh la mauvaise foi du narrateu...
Pour tomber le manteau, faudra attend...
C'est bon je suis prête aussi : j'ai...
Le jeu de mot c'est "le fanta sai...