S'envoyer en l'air, les pieds sur terre
A bien y réfléchir, on ne se connaît pas si bien que ça. On ne se connaît même pas du tout. Alors, par quel étrange mystère se comprend-on si bien ? Qu'est-ce qui fait, soudain, au détour d'une pensée, Henri s'est dit « tiens, et si je demandais à Marie de m'écrire quelques lignes pour ma semaine à moi de quand je serai grand-Manitou-rédac'chef-déclaré-c'est-moi-qui-commande-c'est-moi-que-je-décide ?». Aucune idée. Si, en fait, quelques unes. Excitée comme une puce par l'exercice, et aussi avec la vague impression qu'une angoisse sans nom allait me tomber sur le coin de la tronche sitôt l'excitation passée (elle passe assez vite en général), j'ai donc mis mes méninges au boulot. Jeudi soir. Match de foot. Légèrement groggy (mais pas par ce que vous croyez, eh non...), je me mets donc au travail. Quelle est donc cette chanson qui fera l'objet de mon choix. Celle que je vais vouloir partager avec vous. Celle qui vous dira des bouts de moi. Celle qui vous donnera des pistes, des indices. Celle qui, chaque fois, sans exception aucune, vient réveiller les plus forts tremblements. Celle qui, malgré toutes mes résistances, me fait pleurer comme si j'assistais, en direct, soit à l'avènement, soit à l'effondrement d'une merveille.
Parmi les chansons qui ont jalonné mon chemin, et comme Henri m'a laissé presque toute ma liberté dans le traitement de ce sujet (ouhla, docteur, sors de ce corps), je ne peux résister à vous en citer tout de même quelques unes. Oui, je sais, je triche, je m'arrange, j'interprète à ma sauce le thème qu'il m'est demandé de traiter. Mais bon, l'occasion m'est donnée de me déclarer, de me révéler, de vous dire un peu de ce que je suis. Alors voilà, parmi ces mélodies qui me transpercent, il y a en vrac « Y'a une route » de Manset, « Le mal de vivre » de Barbara, « L'orage » et « Dans l'eau de la claire fontaine » de Brassens, ou encore « Mr Jones » des Counting Crows et « Time of your life » de Green Day (eh ouais).
Mais celle qui me bouscule, de façon invariable, cette poésie incontestable, c'est une chanson que j'ai étonnamment découverte très récemment. Depuis, elle résonne dans ma tête, presque en permanence. Elle me fait rêver. Elle m'emmène loin. Cette chanson c'est « Supplique pour être enterré sur la place de Sète ». Un petit bijou chanté par Brassens, mais c'est la voix de Maxime le Forestier qui l'a, pour la première fois, chantée pour moi. Je l'ai écoutée en boucle. Elle dure plus de 7 minutes cette chanson, alors en boucle, imaginez bien qu'il vaut mieux être seul dans sa bagnole si l'on ne veut pas provoquer des sorties impromptues sur la bande d'arrêt d'urgence de la part de ses compagnons de voyage complètement saoulés. Même quand on aime Brassens, une fois ça va. Eh bien moi, je ne m'en lasse pas. Je ne peux pas m'en lasser. Il y a dans cette chanson tout ce que je n'arrive pas à dire de cette terre qui n'est pas la mienne et pour laquelle j'ai pourtant un amour étonnant d'intensité. Pour ceux qui ne me connaissent pas - mais Henri, lui, le sait-, cette terre c'est l'Algérie.
Mon histoire, mon parcours, ma famille, tout ce qui vibre en moi, tout ce qui fait de moi cette personne dont le corps résonne à chaque événement, si minime soit-il, trouve sa source dans cette terre aride, rouge, sous ce soleil écrasant, impitoyable. En écoutant Brassens chanter cette plage de Sète, celle qui, pleine de défaut, sans charme particulier aux yeux des étrangers, coincée entre des villes connues, touristiques, plus attrayantes peut-être, il chante l'amour d'une terre que seuls ceux qui sentent pousser leurs racines quand ils écrasent leurs pieds dans le sable peuvent comprendre. Il chante ce lien charnel, indescriptible, et qu'il décrit pourtant si bien. Il chante cet appel du sol au corps, un corps qui se trouve alors aimanté, sans issue autre que celle de répondre à son sol.
Depuis plusieurs années, j'ai entamé un cheminement vers celle que j'appelle, peut-être à tort, ma terre. J'ai travaillé de longues années, à comprendre son histoire, celle de ses peuples, celle de ma famille. Je connais tout, par cœur. Toute l'histoire en tout cas. Mais comment mieux comprendre les larmes, la colère, les sourires qui se perdent dans un souvenir qui soudain rejaillit ? Il me manquait un pas. Un pas que je ne faisais pas. Un pas que je n'osais pas faire, que nous n'osions pas faire.
Et puis il y a ce 7 septembre 2009, un dimanche, le jour de mon anniversaire. Ma cousine, celle qui me regarde et qui sait, m'a emmenée, entourée de mes indispensables, dans ce petit cimetière, si cette petite plage, dans ce petit village. J'ai ramassé de la terre. J'ai souri à Georges. J'ai souri en me disant que la prochaine terre importante qui rentrerait sous mes ongles, ce serait celle foulée, il y a bien longtemps, par mes ancêtres. Une terre qui m'attendait, qui attendait, elle aussi, que je lui déclame mon amour, un amour incompris, un amour absurde. Un amour qui mériterait une chanson, que Georges n'écrira pas, que je n'écrirai pas, que vous ne comprendriez pas. Une chanson qui, à défaut d'exister, résonne dans ses mots à lui. Et depuis maintenant 4 ans, je la chante aux petits. A Camille, d'abord. A Baptiste, puis à Louise. Une berceuse de 7 minutes, je n'ai pas trouvé mieux ! Collés contre ma peau, écoutant, calmement, les mots résonner dans mon corps, ils entendent et s'endorment avec les mots de Georges, et je chante en rêvant, souvent les larmes aux yeux, à cette plage lointaine qui porte, désormais, ma frêle empreinte.

By Marie
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Aïe... des regrets !!! enfin c'est ...
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