Résilience et écriture
Lundi, 22 Mars 2010 00:00
sand
Résilience: du verbe latin resilio, ire, litt. sauter en arrière, d'où rebondir, résister (au choc, à la déformation).
Je n'avais pas spécialement conscience de ça avant d'écrire. Je veux dire, avant d'écrire plus sérieusement et en toute conscience. D'aligner des mots et des phrases, de re-convoquer de vieux souvenirs. Ma capacité de résilience. Tout ce vers quoi je cours c'est ça.
Rebondir, faire autre chose, résister à une douleur plus grande, trop grande, insupportable.
Certains y arrivent en parlant, en pleurant, en faisant des analyses, des psychothérapies. D'autres se laissent engloutir, engouffrer par une souffrance trop ancienne ou trop dure à encaisser. On aura beau leur tendre la main, les bras, rien n'y fera...
Je n'aurais pas imaginé cette force là en moi. Pourtant, quand j'ai repris la plume (ou plutôt le clavier) après presque 7 ans d'arrêt complet, c'était ça. J'ai mis du temps et des milliers de mots avant de me l'avouer, mais si j'ai écrit c'est uniquement à cause de ce deuil trop injuste. On perd un enfant et on croit que tout s'effondre. On croit que plus jamais rien ne sera supportable. Juste ça. Supportable, pas vivable. Encore moins agréable. Jeter des mots en vrac, c'est une résistance. Raconter des histoires, même si tout est inventé, même si les mots ne sont pas ceux qui devraient sortir, c'est une résistance.
Les gens heureux n'ont pas d'histoire. Pas d'histoires à raconter.
J'aime aller creuser l'absurde et la folie pour me rassurer. J'aime à m'approcher tout près, encore un peu plus immédiate du gouffre... Ça me rassure. Ça m'aide à conserver une certaine lucidité.
Les douleurs les plus lancinantes finissent par être d'immenses longueurs de brasse dans un océan de mots. Noyées, elles en deviennent presque belles.
J'ai toujours, d'aussi loin que je me rappelle et depuis que je sais former des mots et des lettres, écrit quand ça allait mal. Ado, trop bonne élève pour être pitre et trop insolente et impertinente pour être vraiment excellente, je surnageais en eaux troubles. J'étais fortement à part, et je m'isolais désespérément. Un physique quelconque, un sens de la répartie pas encore aussi aiguisé qu'aujourd'hui, j'étais inclassable. Ni pom pom, ni membre du club d'échec.
J'écrivais, partout, tout le temps. Des poèmes pour éblouir les filles de ma classe, ou des longues lettres tarabiscotées pour que les garçons puissent choper facile la fille de leurs rêves de 15 ans. Je cherchais à séduire. Directement ou par procuration.
Écrire a été ma survivance aussi. Pour oublier. Les coups, l'injustice, les longues errances alcoolisées, tout le reste. Ce qui ne se dit pas. Mais qu'on écrit. Les centaines d'heures à écrire entre deux larmes, sous l'édredon avec la lampe de poche, les cernes au petit matin... Certaines portaient déjà les cernes des nuits d'amour. Moi aussi. Mes longues nuits d'amour avec les mots.
J'ai multiplié les lettres, traçé encore et encore des phrases. Pas toujours pour dire les choses, mais pour ceux qui savent, pour moi, entre les lignes quelque part, il y a tant de moi. Peut être que c'est monstrueux cette espèce d'exhibition permanente, où je jette en patûre mon intimité, mais c'est ma façon de communiquer. Transformer, polir, faire du beau, donner des émotions, les partager au départ de ce qui est commun à toute l'humanité : une trop grande peur de vivre, des soucis de communication avec les êtres humains qui m'entourent, une solitude dans une forteresse de mots parfois pesante. J'ai écrit le trop plein. J'ai écrit les milliers de gouttes salées. J'ai écrit mes peurs. J'en ai fait des monstres dont j'ai patiemment poli les dents et les griffes, à force de caresses de papier. Que j'ai anesthésiés à coup de jets d'encre non sympathique.
Je crois que si la capacité de résilience varie d'un individu à l'autre, elle s'apprivoise aussi. Je sais maintenant que pour tout moment difficile à traverser, j'ai au moins ça. Ecrire me permet de mettre en mémoire, d'observer, puis de tirer les leçons, d'effacer et de réecrire de plus belles pages à ma vie.
Je n'écris pas que pour le plaisir, j'écris aussi pour avoir moins mal. Moins peur. Moins froid.
J'écris pour ne plus être seule dans le noir.

By Sand
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