Maman. Il a ces grands lacs verts striés de franges noires à l'infini qui miroitent, un bombé de joue, et une toute petite, si petite chose satinée de rose qui prononce, étirant les deux syllabes : Ma-man. Il a ce pouvoir de rendre les choses en couleurs, faciles, arc-en-simple. Il a des ces minutes un peu planantes, où lui et moi, nous... Il se passe quelque chose, sans qu'il ne se passe rien. Et pourtant...
J'ai toujours dit, clamé : je ne veux pas d'enfant. A aucun prix. Dussé-je rester célibataire pour ça, mais me reproduire, accorder un bout de ma chair à une autre, non.
Et puis... On se laisse fléchir, un peu, pour une peau, un amour, une promesse. On se prend à espérer que finalement la maternité peut être belle. Que ce par quoi on est passé, que les dé-constructions d'identité, que les doutes, les peurs, tout ça soit effaçable. Ou plutôt remodelable. Exactement. Une pâte à modeler dont on pourrait faire ce qu'on veut. Et la maternité deviendrait ce bonheur évident, cette chose ronde et douce, pas l'affrontement permanent, pas la peur au ventre, pas l'angoisse passionnelle.
Tomber enceinte est venu en un éclair, pourtant pour attendre un enfant, il m'a fallu cinq longs mois. Cinq mois durant lesquels j'oscillais : bonheur, angoisse, colère, agressivité. Je refusais à mon corps de changer. Si cet enfant, si cette petite bulle exponentielle portait deux chromosomes X ? Une fille. Ma fille. Ma mère. Être mère d'une fille.
Mon rapport à elle... Notre absence de rapport maintenant. Cette rupture, cette coupure qui était nécessaire, parce qu'elle respirait mon air. Peut être qu'elle aurait du dévorer ses enfants à la naissance, comme certains animaux le font. Ou nous abandonner. Mais elle ne l'a pas fait. Il a fallu faire face à un gouffre. A une absence de mère, ou à son omniprésence. Omnipotence. Omni-potence. Nous étions des gibets, balancés de brises trop fortes.
J'ai eu peur. J'en voulais à mon ventre. Je hurlais en silence du danger tapi. Je ne voulais pas d'une fille. Surtout pas. Et si j'étais comme ma mère? Si j'étais incapable d'aimer une fille. Une semblable. Une remplaçante. Un danger. Pour ma mère, j'aurai été l'insulte à sa jeunesse, à sa peau lisse. J'aurais été ses vergetures, ses seins affaissés, le regard des hommes moins fréquents. J'aurais été sa meilleure ennemie, son monstre intime. Et si je voyais ma fille comme ça ? Si loin d'être sereine, d'accepter, je devenais subite, aigrie, dure, envieuse. Si je m'aimais plus moi que je ne l'aurai aimé elle ? Ma fille.
Mon fils. Mon ventre a subitement éclos, mon sourire a renait, dés que j'ai su que c'était Il. Lui. Mon fils, mon tendre, mon dingue, mon essentiel, mon aurifère petit garçon. Celui qui n'allait pas tarder à paver mes chemins de pierres de lune, et par sa seule présence, arrondir mes angles.
Ses yeux d'abord bleus, puis changeants avec ma certitude de l'aimer du plus profond de mes entrailles de ce vert d'eau limpide aux émeraudes sauvages ... Le gazon tendre, les pieds nus dans la rosée, les cotons ouatés de ses baisers, de ses petits mots et de ses grandes victoires.
Je suis fière, incroyablement fière, d'être la maman de ce petit bonhomme, de ce grand homme qu'il sera, de tous les bonheurs qu'il donnera à d'autres. Car lui est incontestablement doué pour le bonheur. Au contraire de moi. J'apprends à être heureuse avec lui. J'apprends aussi à le laisser. Je ne bride plus ses ailes, je suis juste là, attentive à la moindre chute, prête à consoler. Pas à retenir.
Je suis. Maman. Dans la peine, et les douleurs. Dans l'absence aussi. De celle que finalement j'aurai tant désirée qu'elle s'est éclipsée sur la pointe des pieds, comme pour ne pas déranger.
Je suis. Maman. Dans les sourires, et les éclatements de soie, de soi, quand il me tend son cœur. Quand je le garde un peu au creux de ma main, battant régulier, calme, confiant.
Que je ne le garde pas pour moi, mais que je l'observe, débordante sans le déborder...
Je n'ai pas tellement changé. Et pourtant la maternité m'a décomposée et réassemblée.
Je l'aime. Je les aime.

By Sand
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