S'envoyer en l'air, les pieds sur terre
J'aurais été tentée d'évoquer la discrimination positive pour expliquer la rédaction de cet article sur l'homme respecté qu'était (et qu'est toujours) Victor Jara. "Hey, la chilienne du coin ! Tu nous parles de ton poète martyr steuplé ?" Je n'ai pas hésité deux secondes. Et pourtant je ne suis pas payée. Simplement, on parle rarement des grands personnages de la culture sud-américaine. Sauf lorsqu'on évoque Shakira et le Che, et à partir de là, on part souvent sur la mauvaise route...
Ma maman me chantait parfois de longues chansons en espagnol, quand je n'arrivais pas à dormir le soir. Elle s'asseyait près de moi, posait sa tête contre le mur, et, du milieu de ses longs cheveux noirs, je l'entendais chanter avec une douceur infinie, les yeux brillants, l'air mélancolique. Et même si je n'ai jamais été très attachée à cette culture, même si l'espagnol n'est pas une langue qui m'inspire, j'ai toujours gardé ces chansons au fond de moi, ces mélodies, cette nostalgie qu'elle évoquait tout en me préparant aux songes les plus doux. Je n'ai réalisé que récemment qui était leur créateur.
Victor Jara, le fils de paysan devenu martyr national, passionné de théâtre et de musique, engagé auprès des communistes et soutien du président Allende, il finira par utiliser sa guitare pour exprimer ses idées. Quand on parle d'artiste engagé, on a souvent l'image du mec mal sapé qui va traîner ses baskets dans une salle miteuse (une salle plus grande serait prôner les idées sataniques du libéralisme économique), et appeler les jeunes à se révolter contre l'opression du pouvoir qui nous file le SMIC et nous empêche de penser. Il est loin, le temps où les paroles comptaient plus que l'attitude, où une chanson de Jara pouvait raconter une histoire tout en véhiculant une vérité.
Te Recuerdo Amanda, c'est le récit d'une jeune fille qui va chercher son amour, Manuel, qui travaille à l'usine. Elle est heureuse, Amanda, la sonrisa ancha, le sourire aux lèvres, elle court sous la pluie, dans l'impatience des moments d'éternité qu'elle s'apprête à passer. Mais Manuel ne revient pas.
Il est parti à la guerilla, il s'est fait massacrer.
L'émotion qui découle de ces chansons, la douceur avec laquelle elles sont prononcées ne fait qu'amplifier le drame de ces vies, qui seront bientôt jetées entre les mains du général Pinochet et de ses militaires. Victor Jara, comme tant d'autres, est arrêté en septembre 1973, quelques jours après le coup d'Etat. Il est emprisonné à l'Estadio Chile (aujourd'hui renommé en son nom), puis transféré à l'Estadio Nacional, où il partagera entre autres la cellule de mon grand-père, et composera Estadio de Chile, poème inachevé déplorant ce qu'a pu devenir cette humanité, théâtre de "la faim, le froid, la panique, la douleur, la pression morale, la terreur et la folie". Ultime humiliation, les militaires lui couperont les doigts avant de l'exécuter le 15 septembre 1973.
Levántate y mírate las manos,
para crecer estréchalas a tu hermano,
juntos iremos unidos en la sangre,
hoy es el tiempo que puede ser mañana.
Lève-toi et regarde tes mains,
pour grandir joins-les à celles de ton frère,
ensemble nous irons unis d'un même sang,
aujourd'hui est le moment qui peut être demain.
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