Agathe, entre anachronisme, alcoolisme et réalisme
Mardi, 02 Juin 2009 06:00
Grégory H
Ils l'ont appelée à 17 heures. C'était son tour à Agathe. Ses résultats n'étaient pas excellents, mais elle avait quand même fait une bonne année. Ils lui ont dit que si elle s'engageait à travailler dur, très dur même, elle pourrait intégrer dans deux ans une grande école, type commerce, ou même une prépa en études scientifiques, mais elle savait bien qu'ils disaient ça car la branche connaissait une pénurie d'étudiants. Ils lui ont annoncé tout ça comme si c'était un honneur. Comme si c'était une promesse sur sa vie future. Un cadeau qu'ils lui faisaient. Leur ton était grave, autoritaire. Et triste. Et puis commerce ou études scientifiques, ça n'avait rien à voir !
Ils avaient fait la même déclaration à son frère, sept ans auparavant. Quand Vincent a opté pour le marketing, la filière était prometteuse. Cinq ans plus tard, son Master en poche, elle était en crise, et sa formation n'était pas la mieux cotée. Les technologies avaient connu une nouvelle révolution, et ses connaissances étaient quelque peu dépassées. Alors il a fait des petits boulots, stages, CDD, et après un an et demi à ce régime, quand il décrochait encore un rare entretien pour un travail lié à ses études, on lui a signifié qu'il n'avait pas d'expérience. Le fait d'avoir passé dix huit mois hors de sa branche était rédhibitoire, il n'était plus considéré comme opérationnel. Alors il a déprimé, a végété, et s'est mis à boire. Certains lui ont dit que c'était de sa faute, qu'il ne s'était pas assez battu, pas assez accroché. Agathe savait que ça n'était pas vrai, mais qu'on culpabilisait les gens comme son frère et qu'on disait même que c'était la sélection naturelle, comme pour les animaux. La société imposait la sélection naturelle, qu'elle attribuait au mérite, mais le mérite s'appelait souvent « piston », « carnet d'adresses », « asservissement » ou « compromission ». Vincent n'avait pas ses qualités là.
Agathe sortit de la salle après les avoir remerciés, elle avait tenu son rôle, montré sa motivation, avait dit qu'elle allait « mettre tous les moyens en place ». Elle avait fait ce qu'ils attendaient d'elle.
Sur le chemin du retour, elle se souvint de ce que lui racontaient ses parents. La jeunesse libre et insouciante, sans réelle pression ; le travail obtenu rapidement même après le BAC, qu'on pouvait choisir, qu'on aimait en général et dont on était parfois même fier. Et puis sinon on pouvait toujours en changer. Les salaires permettaient au moins de se loger facilement, de gagner son indépendance et de profiter de ce moment où l'on rentre dans le monde adulte. Ceux qui faisaient des études choisissaient les lettres, les arts, et moins le commerce. L'insouciance encore. Leurs parents à eux n'étaient pourtant pas riches, ho non ! Et puis ce temps donné au temps, pour « être dehors », le plus souvent possible. C'était une autre époque. Pas forcément mieux, le reconnaissaient-ils, les problèmes étaient ... différents. Mais la vie était aussi plus simple, plus facile, plus en lien avec la proximité.
Ses rêves à elle, Agathe, avaient été largement imprégnés de ce que racontaient ses parents. Elle se voyait dans un début de soirée de fin de printemps, après une journée de travail agréable, rejoignant sa bande d'amis pour finir la soirée ensemble, à l'air libre, autour d'un verre, tard, forcément tard, sans crainte du lendemain.
Elle avait bien conscience cependant que tout cela ne voulait pas dire grand-chose. Que les époques se suivent, que la sienne ferait peut être rêver ses enfants si elle en avait, mais oui, elle en aurait ; que finalement elle aussi profitait de sa vie, de ses amis, et connaissait plein de gens de son âge formidables.
Elle pensa quand même que la « Grande Crise », comme l'avaient nommée les politologues du monde entier en mars 2009, lui posait un problème. Elle avait entendu les chefs d'Etats (et même Obama !) parler essentiellement de l'économie qu'il fallait faire repartir, une économie plus environnementale. Elle ne comprenait pas bien pourquoi on ne parlait pas plus des gens et pourquoi l'économie devrait être la seule solution à ses difficultés à elle. Ils avaient dit aussi que « tout était dans la confiance ». La confiance et l'économie, c'était la même chose ? La confiance devait être mise dans l'économie et pas dans les gens qui la dirigent et dirigent les gouvernements ? Pas dans tous les gens entre eux, ou au moins la plupart ?
Il fallait être ambitieux dans la vie avait-elle aussi souvent entendu. Mais quelle ambition ? Et pour qui ? L'ambition que les autres souhaitaient pour elle n'était pas forcément la sienne. Elle ne savait pas encore tout à fait ce qu'elle voulait faire, mais elle savait qu'elle ne voulait pas être le produit qu'on attendait, un produit qui doit consommer, se divertir, investir, pour que la grande machine tourne. Elle savait maintenant qu'elle n'avait pas du tout confiance dans les gens qui l'avaient reçue pour soi-disant « l'aider dans son orientation ». Pas plus qu'elle n'avait confiance dans le Ministre de l'Education, le gouvernement, tous ces personnages qui savaient, qui disaient ce qu'elle devait faire, pour son bien à elle. Le chemin qui menait à sa maison était désert, elle cria « J'en ai rien à foutre du commerce !! ». La confiance, elle l'avait en elle, avec sa famille et ses proches. Maintenant, la vie pouvait commencer.

by Grégory H
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