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S'envoyer en l'air, les pieds sur terre

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Agathe, entre anachronisme, alcoolisme et réalisme

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Ils l'ont appelée à 17 heures. C'était son tour à Agathe. Ses résultats n'étaient pas excellents, mais elle avait quand même fait une bonne année. Ils lui ont dit que si elle s'engageait à travailler dur, très dur même, elle pourrait intégrer dans deux ans une grande école, type commerce, ou même une prépa en études scientifiques, mais elle savait bien qu'ils disaient ça car la branche connaissait une pénurie d'étudiants. Ils lui ont annoncé tout ça comme si c'était un honneur. Comme si c'était une promesse sur sa vie future. Un cadeau qu'ils lui faisaient. Leur ton était grave, autoritaire. Et triste. Et puis commerce ou études scientifiques, ça n'avait rien à voir !

Ils avaient fait la même déclaration à son frère, sept ans auparavant. Quand Vincent a opté pour le marketing, la filière était prometteuse. Cinq ans plus tard, son Master en poche, elle était en crise, et sa formation n'était pas la mieux cotée. Les technologies avaient connu une nouvelle révolution, et ses connaissances étaient quelque peu dépassées. Alors il a fait des petits boulots, stages, CDD, et après un an et demi à ce régime, quand il décrochait encore un rare entretien pour un travail lié à ses études, on lui a signifié qu'il n'avait pas d'expérience. Le fait d'avoir passé dix huit mois hors de sa branche était rédhibitoire, il n'était plus considéré comme opérationnel. Alors il a déprimé, a végété, et s'est mis à boire. Certains lui ont dit que c'était de sa faute, qu'il ne s'était pas assez battu, pas assez accroché. Agathe savait que ça n'était pas vrai, mais qu'on culpabilisait les gens comme son frère et qu'on disait même que c'était la sélection naturelle, comme pour les animaux. La société imposait la sélection naturelle, qu'elle attribuait au mérite, mais le mérite s'appelait souvent « piston », « carnet d'adresses », « asservissement » ou « compromission ». Vincent n'avait pas ses qualités là.

Agathe sortit de la salle après les avoir remerciés, elle avait tenu son rôle, montré sa motivation, avait dit qu'elle allait « mettre tous les moyens en place ». Elle avait fait ce qu'ils attendaient d'elle.

Sur le chemin du retour, elle se souvint de ce que lui racontaient ses parents. La jeunesse libre et insouciante, sans réelle pression ; le travail obtenu rapidement même après le BAC, qu'on pouvait choisir, qu'on aimait en général et dont on était parfois même fier. Et puis sinon on pouvait toujours en changer. Les salaires permettaient au moins de se loger facilement, de gagner son indépendance et de profiter de ce moment où l'on rentre dans le monde adulte. Ceux qui faisaient des études choisissaient les lettres, les arts, et moins le commerce. L'insouciance encore. Leurs parents à eux n'étaient pourtant pas riches, ho non ! Et puis ce temps donné au temps, pour « être dehors », le plus souvent possible. C'était une autre époque. Pas forcément mieux, le reconnaissaient-ils, les problèmes étaient ... différents. Mais la vie était aussi plus simple, plus facile, plus en lien avec la proximité.

Ses rêves à elle, Agathe, avaient été largement imprégnés de ce que racontaient ses parents. Elle se voyait dans un début de soirée de fin de printemps, après une journée de travail agréable, rejoignant sa bande d'amis pour finir la soirée ensemble, à l'air libre, autour d'un verre, tard, forcément tard, sans crainte du lendemain.

Elle avait bien conscience cependant que tout cela ne voulait pas dire grand-chose. Que les époques se suivent, que la sienne ferait peut être rêver ses enfants si elle en avait, mais oui, elle en aurait ; que finalement elle aussi profitait de sa vie, de ses amis, et connaissait plein de gens de son âge formidables.

Elle pensa quand même que la « Grande Crise », comme l'avaient nommée les politologues du monde entier en mars 2009, lui posait un problème. Elle avait entendu les chefs d'Etats (et même Obama !) parler essentiellement de l'économie qu'il fallait faire repartir, une économie plus environnementale. Elle ne comprenait pas bien pourquoi on ne parlait pas plus des gens et pourquoi l'économie devrait être la seule solution à ses difficultés à elle. Ils avaient dit aussi que « tout était dans la confiance ». La confiance et l'économie, c'était la même chose ? La confiance devait être mise dans l'économie et pas dans les gens qui la dirigent et dirigent les gouvernements ? Pas dans tous les gens entre eux, ou au moins la plupart ?

Il fallait être ambitieux dans la vie avait-elle aussi souvent entendu. Mais quelle ambition ? Et pour qui ? L'ambition que les autres souhaitaient pour elle n'était pas forcément la sienne. Elle ne savait pas encore tout à fait ce qu'elle voulait faire, mais elle savait qu'elle ne voulait pas être le produit qu'on attendait, un produit qui doit consommer, se divertir, investir, pour que la grande machine tourne. Elle savait maintenant qu'elle n'avait pas du tout confiance dans les gens qui l'avaient reçue pour soi-disant « l'aider dans son orientation ». Pas plus qu'elle n'avait confiance dans le Ministre de l'Education, le gouvernement, tous ces personnages qui savaient, qui disaient ce qu'elle devait faire, pour son bien à elle. Le chemin qui menait à sa maison était désert, elle cria « J'en ai rien à foutre du commerce !! ». La confiance, elle l'avait en elle, avec sa famille et ses proches. Maintenant, la vie pouvait commencer.

 

by Grégory H

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Commentaires
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dawi 02-06-2009 05:19:28

Salut Gregory H, docteur House parmi nous?
En tout cas tres bon texte, la perspective d'Agathe me plait, et ouais, pourquoi faire tourner la machine ? Et en meme temps... Comment faire sans? Courage Agathe!
sand 02-06-2009 08:52:32

On est polie, on dit bonjour au monsieur, et bienvenue

On dit qu'on a trouvé ce texte très juste, et qu'on y a retrouvé certains échos.

On dit merci. Et encore.
lio 02-06-2009 10:25:09

Ca correspond bien à beaucoup de nos manière de penser à nous les "jeunes". Nous sommes la première génération qui risque de vivre moins bien que la précédente.
baci 02-06-2009 10:52:50

c'est assez touchant et perturbant, cette non-envie qu'on ressent chez pas mal d'ado/pré-adultes.

en même temps, moi qui suis retournée à la fac cette année, j'ai entendu de la part de mes camarades de classe des choses discours du type "rien à foutre de m'emmerder, je veux toucher un gros salaire" ou encore "ben je vais pas partir de chez mes parents sous prétexte que je bosse, ça me fait des économies"

bref, tout ça pour dire que je ne crois pas que tous soient idéalistes ou inquiets.
comme pour toute génération, il y a de grosses tendances mais on ne peut pas à mon sens caricaturer en considérant qu'il n'existe qu'un seul modèle.
lio 02-06-2009 11:09:23

Bon il est vrai que l'on ne peut pas stéreotyper, il est par contre sur que d'après une enquête syndicale étudiante à laquelle j'ai participé et fait participer 60% des jeunes pensent maitriser leur avenir et pour 42% d'entre eux c'est une préoccupation majeure sur un pannel de 54 universités et 70000 étudiants
blablabla
alice 02-06-2009 11:53:14

bon bah agathe elle est con et ça va encore faire une tacheronne de plus en fac de lettre qui jouera du djembé et passera six fois les concours de l'iufm avant de trouver un job de merde payé au smic. Et en plus elle se serait bien moins faite chier en prépa qu'à la fac. Quant à Vincent, j'aimerais bien qu'on me parle des technologies qui en 5 ans ont rendu l'enseignement en marketing (pas en aéronautique, on est d'accord) obsolète.

Blague à part, je ne commente jamais ici mais là ce texte me touche. Parce que la crise de confiance des étudiants ça n'a rien à voir avec la crise, c'était déjà là bien avant. Et ce n'est pas parce que le méchant état oblige les oblige à faire du commerce (aka satan, si j'ai bien compris ce texte), il y a plein de raisons :
- déjà, l'état lamentable des facs. On nous propose trois ans de garderie (la licence) qui doit donner un niveau vaguement approchant à ce qu'a pu être un jour le bac. Les profs abandonnent de plus en plus leur mission pédagogique pour ne se concentrer que sur les financements de leur labo et leur projet de recherche (en pratique ça donne des profs qui prennent des thésards qui vont évidemment se retrouver au chômage, ou bien des cours sur un sujet abscons qui n'intéresse personne alors que le niveau en orthographe et en culture G des étudiants n'est pas en hausse).
- plus important, le fait qu'il soit pratiquement impossible de se faire embaucher dans le privé si l'on vient d'une fac de sciences humaines. Donc des tas de gens qui se retrouvent dans l'enseignement alors que ça ne les intéresse pas du tout, alors qu'ils auraient été très bien dans le commerce (par exemple).
- le fait qu'on nous fait rentrer dans des cases le plus tôt possible. Pour ceux ici qui ont des parents ado, vous avez intérêt à avoir un plan pour eux qui commence à la 4ème. Une fois dans ta petite case, c'est mission impossible pour en sortir.
- trop de gens à l'université. C'est bien d'avoir assez dit que les métiers manuels c'était pour les cons et que tout le monde doit être fasciné par Spinoza ou les équations à trois inconnues. Combien d'élèves qui font deux ans de fac avant de se retrouver dans diplôme ? tout le monde n'a pas deux ans à perdre.
- plus anecdotique, à force de galvauder la formation universitaire, on a des élèves qui auraient le niveau pour aller en prépa qui vont en bts "parce que la fac ça sert à rien", alors que ces formations n'étaient absolument pas faites pour eux à la base. Conclusion : on va réserver les bts au formations stt. Rentre dans ta case le plus tôt possible, disais-je.

Il y aurait des solutions à ça (qui ne sont pas la réforme pécresse, qui ne fait qu'enfoncer encore la formation des enseignants collège-lycée et ne fait rien pour les autres). Laisser plus de liberté aux gens dans le choix de leur formation, pourquoi pas une année plus générale où les étudiants verraient ce qu'est la fac. Parce que, par exemple, les maths enseignées au lycée n'ont strictement rien à voir avec ce qu'on fait en L1. Assouplir les contrats d'embauche et inciter les entreprises à laisser leur chance aux profils atypiques (inciter ça veut dire : ne pas devoir payer deux ans de salaire à quelqu'un qui s'avère être mauvais quand on le vire. Et ouais, toutes les boîtes ne sont pas thalès), ainsi que pour arrêter ce système répugnant du stagiaire esclave. Arrêter cette mentalité de case et laisser les gens prouver qu'ils savent faire qqose : on se fout de commencer à bac+5 au smic, ce qui nous chatouille c'est de savoir qu'on n'évoluera jamais de se stade (ou alors dans 20 ans mais on aimerait bien construire notre vie avant). Etc, etc.

Bon c'était probablement trop long mais j'en ai super marre qu'on parle du malaise des étudiants comme si ce n'était qu'une question de crise sur laquelle on n'a aucun pouvoir. Comme si c'était ENCORE la faute du salaud de système marchand (qui a décidément le dos large). Comme si les facs de socio servaient à quelque chose, comme si 80% des étudiants en psycho n'y étaient pas pour se soigner eux-mêmes, comme si bien trop d'étudiants ne se retrouvaient pas avec des diplômes en carton. Et surtout comme si cette situation de merde venait de nulle part et qu'il n'y a rien à faire. C'est faux, c'est juste que personne ne veut faire ce qu'il faut pour sauver un peu l'université française (et ça s'étendra aussi aux écoles, pas la peine d'espérer).
MERCI alice !!!
baci 02-06-2009 15:13:47

"Comme si les facs de socio servaient à quelque chose, comme si 80% des étudiants en psycho n'y étaient pas pour se soigner eux-mêmes"
et ces gens là nuisent terriblement à ceux qui ont choisi cette filière parce qu'ils ont de vrais projets !!

et que dire des étudiants en science qui ne sont embauchés nulle part, à qui on préfère des ingénieurs, même quand ils ne sont pas de la bonne spécialité, parce que la fac ben... elle réseaute pas comme les écoles !

j'ajoute que 80% des mes amis (pas de ma classe) m'ont suivie dans le cursus universitaire que j'avais choisi, comme ça...
j'étais la seule qui savait depuis le collège ce qu'elle voulait faire, les autres se sont dits "bon, on va la suivre, au pire on préparera des concours..."

non, vraiment, ce malaise n'est pas nouveau.
alice 02-06-2009 16:15:59

et dès que quelqu'un émet l'idée que l'absence totale d'interactions entre facs et entreprises n'est peut-être pas super productive on te secoue les marronniers de fin de la culture, argent qui pourrit tout, culture du profit et autre conneries. C'est clair que tout le monde au chômage c'est tellement bien. C'est fatigant de voir que tout ce qui semble intéresser les étudiants, les profs, les ministres, etc, c'est s'interroger sur le sexe des anges alors qu'on fabrique des wagons de paumés.
Alice...
Rolanda Bibine 02-06-2009 12:29:49

tu as tartiné oui ... mais le sujet est tellement vaste.
Lorsque j'étais à la Fac(... il y a 20 ans oh putain!) je n'avais pas franchement réfléchi à ce que je voulais faire. Rien à fiche à vrai dire; comme quoi, cela ne date pas d'aujourd'hui !
Aussi, une fac parisienne proposait une année avec de multiples matières (socio, ethno, phycho, histoire, géo....) et nous pouvions choisir une spécialité à la fin de cette année passée. J'ai choisi histoire, j'ai foiré le CAPES, mais je suis quand même enseignante dans le privé et je touche une misère.... alors ton commentaire m'a vraiment fait sourire !

Il y a en France un gros gros problème d'orientation et l'on ne prend pas assez le temps d'envisager l'avenir avec nos jeunes, de discuter non seulement de ce qu'ils aiment mais également de la possibilité d'effectuer une carrière par rapport à leurs compétences etc....
Fac simulée
Grégory H 02-06-2009 21:53:32

Si on peut à juste titre constater ce qui ne va pas très bien dans notre système éducatif, notre système tout court, on peut aussi soulever qu'à vouloir mettre en avant à tout prix notre fonction économique, on en oublierait presque que nous avons des aspirations, des rêves (des gros mots quoi), et besoin de donner pour un certain nombre d'entre nous un sens (ou au moins un minimum de sens) à ce que nous faisons ... Si la société et l'entreprise n'arrivent plus à donner du sens par le collectif, l'individu peut tenter de le trouver pour lui (sans égoïsme forcé) .... et quel que soit l'âge du capitaine ... question de distance .... Bonjour à vous
Ma Cocotte 03-06-2009 12:00:49

41 ans. Vaguement inscrite à la fac en 1986/1987. La préhistoire, hein ?
Ben c'était déjà comme ça.
J'ai abandonné la fac pour des raisons sans lien avec les études.
Heureusement. Grâce à ça, je me suis retrouvée par hasard, munie du seul bac, balancée en emploi "assisté" dans une bibliothèque. J'ai découvert un métier, repris mes études et finalement je me suis réalisée professionnellement.
On ne m'avait jamais parlé de ce métier.
Pourtant j'étais une très bonne élève, je m'intéressais à tout, j'étais curieuse de tout, qualité primordiale du bibliothécaire.

Seulement voilà, dès la 2nde, fallait choisir entre Lettres et Sciences.
Moi je voulais les deux.

Ils m'ont tous poussé vers la "voie royale" mais comme j'avais déjà mauvais caractère, j'ai pris les Lettres.

Déjà à l'époque l'orientation scolaire était une catastrophe.

c'est "pfffffffffff..."

Je crois qu'il est là le prob. Jeune, on ne sait pas toujours quoi faire mais on a des aptitudes, des qualités. Or, elles ne sont jamais mises en relation avec les différents métiers.

Parent, on ne sait pas quoi faire non plus devant la complexité du système éducatif.
Tant que le jeune ne sait pas, on l'oriente vers les voies générales.
En plus, parfois, le jeune, il charrie : il veut faire "Beaux-arts" !!!


Franchement c'est vraiment hyper complexe.

Le pire c'est cette notion d'"excellence" qu'on leur assène...
Zeu PereNoel 03-06-2009 16:31:16

Aaahhh la voie royale, la voie de l'excellence, la voie qui ouvre toutes les portes, la voie des élites (on me l'a dit alors que j'étais en première S - Vous êtes l'élite) ... la dictature des maths !

Tu es doué(e) en math ? Tu ira loin mon fils (ma fille) ! Tu as du mal en math ? Toute mes condoléances, ce sera une filière littéraire

Les études aujourd'hui (et je pense que c'était déjà le cas avant) manque particulièrement d'intérêt de la part des élèves. Je pense que le problème est là : la vision du monde professionnel est complètement tronqué, voir inconnu, les études ne sont là au final que pour elles même, on fait des maths pour faire des maths, on étudie l'économie pour étudier l'économie sans plus chercher. Tout manque donc d'intérêt. Le fait que les professeurs n'ont jamais fait que prof n'est pas un avantage non plus (attention je ne critique pas les profs), ils n'ont donc qu'une vision très incomplète du monde extérieur à l'école. Pour avoir eu des cours délivrés par des anciens industriels, la différence est toujours frappante.
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Auteur de cette article : Grégory H

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