Tout a été communiqué officiellement en 48 heures. Je ne m'y attendais plus. Il faut dire qu'il n'y a plus que huit jours, avec les dimanches, le jeudi de l'Ascension travaillé et la ligne du calendrier qui m'emmène jusqu'au lundi en 8.
Et tout s'arrêtera. Puisque tout le monde le sait, puisque la procédure s'enclenche pour les autres également, puisque la Direction ne s'interroge pas d'avoir trop de volontaires sur la liste, puisqu'elle sera obligée de dire non à certaines candidatures, puisque la page se tourne, je continue d'être impatient d'avoir ce passé derrière moi.
Tant de temps depuis cinq mois, à réfléchir, rechercher, à craindre, à se questionner. A se demander pourquoi l'échéance si certaine est passée par toutes ces circonvolutions intellectuelles. J'ai entendu un type dire, avec un dédain morveux, que les partants étaient des démissionnaires. Je ne le connais déjà plus ce type, c'est un con du début de l'histoire, un siècle avant, mais déjà un gars que l'on croise dans la rue et que l'on oublie cinq minutes après. Je le classe dans le tiroir de la mémoire à court terme comme une connaissance inutile d'une vie. Il dit cela car effectivement le plan a bien évolué: de sec à volontaire, le départ est devenu négocié par le comité d'entreprise.
Je lui rappelais, au sale type englué dans sa morale étriqué de petit chef, que mon nom avait été cité, que j'avais la preuve d'être ciblé personnellement par le big boss. Alors pourquoi rester? Continuer d'être dans une mesquinerie de recherche de la faute grave ?
Parce que l'entreprise est devenue ainsi. Point de négociation à l'amiable possible mais l'attitude fourbe du patron qui attend patiemment, de façon purement improductive mais flattant son ego surdimensionné: un mauvais mail, une erreur, pour envoyer un recommandé. Et les fautes étaient provoquées dans une formidable dépense énergétique stérile. J'entendais depuis son arrivée les procès au prud'hommes qui ne l'inquiétaient pas puisqu'il se considère au dessus de ses salariés.
Alors je suis devenu volontaire désigné. C'était plus raisonnable ainsi et c'est devenu le coup de pied au cul salvateur. C'en devient un autre projet.
Dans le contexte pourrissant de notre Société, il y a beaucoup de personnes qui insisteraient sur la dangerosité de la décision. Je vois souvent la peur de partir, de changer, l'absence de possibilité de choix à cause de la responsabilité familiale, de la crainte de la crise. Je vois également ceux qui restent et qui haïssent les partants : ils piquent de l'argent à la boite en partant (les indemnités compensatoires et légales), comme si ces sommes étaient destinées à emplir leurs poches en fin d'années (plutôt que les actionnaires). Et aussi: ils ont de la chance, moi je ne peux pas. Alors ils sont envieux et hargneux. Comment leur expliquer? Je n'y tiens plus. Je ne m'y épuise plus. Ils oublient que je pars sans assurance, avec un parachute qui ralentit la chute pendant seulement deux petites années.
Je ne leur dirai pas que la boite sera vendue dans les douze prochains mois, qu'un prochain plan est dans les cartons, qu'il -le con le plus haut gradé- ne s'arrêtera pas là, que tout est en train de changer. Ils n'ont qu'à se poser les bonnes questions, écouter, faire l'effort de comprendre. Rien n'est jamais blanc ou noir, toujours gris.
Il s'agit d'œillères bien installées.
C'est une grande question: peut-on toujours quand on veut ? J'ai toujours trouvé cette réflexion totalement idiote parce que je me suis souvent caché, retranché derrière le on ne peut pas toujours. Alors a-t-on toujours le choix ? Je pourrai continuer de relativiser sur le sujet mais avais-je le choix de rester ?
Oui, je pense. Il se serait passé plusieurs mois, un changement d'actionnaire, une nouvelle chance de prouver mes compétences. Ou un nouveau plan, celui-là, directif et strict. Ou je ne sais pas.
Alors le sale type nous dit en nous regardant de côté que nous sommes démissionnaires. Je comprend la nuance entre démissionnaire et volontaire et ce qu'il veut dire est détestable. Mais le gars sait combien ce sera difficile pour ceux qui restent, comment l'entreprise laisse partir sans aucune réorganisation intelligente, comme le patron se moque de tout ce qui fait le quotidien de son chiffre d'affaire.
Je le regarde, je souris presque. Si ça se trouve, je le plains sans me l'avouer. Au delà de lui, je n'oublierai pas sa réflexion et le désarroi qui en découle.
Que fais-je encore à m'intéresser à ces gens-là ?
Juste une poignée de personne il restera, juste une poignée de jours à croiser les autres.

By Sapiens
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