S'envoyer en l'air, les pieds sur terre

C'est normal je crois, de disserter sans fin sur la vie, la société, la politique. De donner un avis sur tout et de vouloir avoir compris comment fonctionnent les choses. Seulement voila, parfois, c'est juste pas ton domaine, alors c'est mieux si tu fermes ta gueule ou ne te permets pas de prises de position trop périlleuses. Jamais de la vie je ne vais me dire si ma voisine de table fait bien de respecter les indications de son médecin pour soigner son cancer, j'ai peut-être un avis, mais je ne suis pas en mesure de dire si le médecin a tort ou raison.
Par mi les multiples conversations type café du commerce que j'entends chaque jour, je crois que celles qui me hérissent le plus le poil sont celles tenues par des personnes politiques. Des gens élus pour me/nous représenter et qui ont à mon sens une responsabilité particulière quant à la teneur de leurs propos.
Dernier en date ? Monsieur Raoult, député. (Rappelons juste au cas où que cet homme à la réflexion poussée et qui sait s'entourer de conseillers compétents a tout de même idée l'idée absolument délirante de réintroduire la peine de mort. Je dis délirante, pas d'un point de vue moral, mais d'un point de vue de la faisabilité pratique d'un tel projet : je vous la fais courte, pour réintroduire la peine de mort, il faudrait en gros partir de l'Union Européenne. Voyez la taille du chantier ?) Monsieur Raoult ferait bien de demander conseil à un professionnel du droit avant de se lancer dans certains discours.
La dernière blague : il voudrait que soit rappelé à Marie Ndiaye son devoir de réserve parce qu'elle s'est permis de critiquer le gouvernement et que non, vraiment, c'est pas tolérable d'autoriser un écrivain à dire ce qu'il pense s'il a une quelconque visibilité médiatique.
Cet homme est décidément un juriste de haute volée puisqu'il a donc décrété en substance que les auteurs se voyant décerner le prix Goncourt étaient soumis à un devoir de réserve.
Rappelons que le devoir ou l'obligation de réserve est un principe en vertu duquel toute personne y étant soumise se doit de mesurer les propos qu'elle tient en public. L'idée est qu'un professeur ne doit pas expliquer comment le ministre de l'éducation nationale est incompétent par exemple. Le devoir de réserve est une des rares limitations communément acceptées de la liberté d'expression.
A ma connaissance, la réglementation française n'impose pas de devoir de réserve à des personnes qui ne sont pas fonctionnaires, militaires ou élues de la République. Au contraire.
La liberté d'expression est un principe fondateur de tout état de droit, de toute démocratie. En tant que tels, la France a bien sûr inscrit la liberté d'expression dans ses textes fondamentaux. Pour exemple, la France applique la Convention Européenne de Sauvegarde des droits de l'Homme qui prévoit que la liberté d'expression doit être interprétée de façon aussi large que possible et qu'elle ne peut être limitée que dans des cas prévus par la loi ET justifiés par des motifs précis.
Là, tout de suite, je ne crois pas que les propos de Marie Ndiaye mettent en péril la sécurité nationale, l'intégrité territoriale ou la sûreté publique. Je ne crois pas non plus que la faire taire aide à défendre l'ordre public ou à prévenir le crime...
Alors on se croit malin en se plaçant sur le terrain de l'insulte :
« Ces propos d'une rare violence, sont peu respectueux voire insultants, à l'égard de ministres de la République et plus encore du Chef de l'État ».
Déjà, il y aurait beaucoup à dire sur les cas dans lesquels les propos peuvent qualifiés d'insultes en général.
Surtout, surtout voila : j'ai bien envie de dire à M. Raoult qu'il est constamment jugé que l'homme politique, de par sa position, se doit d'être plus indulgent que les autres concernant les propos qu'il juge insultant. Ce n'est pas moi qui le dis, c'est ce qui ressort de la lecture d'années de comptes-rendus judiciaires. Le juge considère régulièrement que le droit à la critique des personnes publiques est un des éléments essentiels de la bonne santé d'une démocratie. Et du coup, on a tendance à voir « gagner » la liberté d'expression sur le droit (pourtant légitime) d'une personne à ne pas être insultée.
« Il me semble que le droit d'expression, ne peut pas devenir un droit à l'insulte ou au règlement de compte personnel. »
SI ! Mille fois SI... La liberté d'expression est justement là pour nous garantir que nous ne sommes pas obligés d'être d'accord ou respectueux des prises de position que nous jugeons iniques. Surtout quand ces idées sont celles des dirigeants.

by baci
crédit photo ici
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