
Des salariés de France Telecom qui se suicident [1], des petits patrons aux entreprises exsangues, la crise fait ressortir les mécanismes malsains de la société du travail.
Le travail salarié est aujourd'hui la base de nos vies. Dans toutes les sociétés occidentales, la vie s'est depuis longtemps articulée autour de ce pilier. Cela n'est pas étonnant : le travail en régit des éléments essentiels.
En premier lieu, le travail donne un statut social, une place dans la société. Il permet d'être reconnu dans l'appartenance à un groupe, une corporation, une catégorie sociale. Sur ce premier point, le libéralisme et le système industriel a permis une dévalorisation continue du travailleur et de son produit. Le découpage en tranche de plus en plus abstraites, les délocalisations ainsi que le recours à des prestataires/intérimaires a rendu le travailleur interchangeable et corvéable à merci [2]. De plus en plus d'emplois ne produisent plus de valeurs ajoutée et parfois même ne rapportent pas d'argent à l'entreprise (cf capitalisme du gâchis). La dévalorisation des produits ainsi que la précarité des travailleurs les mets dans une position de faiblesse qui les empêche de faire des projets à long termes et de s'insérer dans la société.
Le travail apporte la rémunération, donc l'élément principal dans la société de consommation au maintien du niveau de vie (quel qu'il soit). Or, depuis plusieurs années et grâce à des politiques de plus en plus permissives en terme de fiscalité ainsi qu'une dérégulation du marché ont permis un glissement lent mais constant des richesses du travail vers le capital (actionnaires)[3]. Cela a entrainé une baisse continue des salaires qui, accompagné d'une politique fiscale déséquilibrée, a entrainé de plus en plus de ménage vers des situations désastreuses [4].
Le travail régente le temps libre. C'est autour de lui que peuvent s'articuler les activités de loisir ainsi que le temps passé avec les proches. Le temps partiel, la déréglementation du temps de travail ont entrainé une dérive de plus en plus marquée vers un accroissement de la durée réelle de travail. Cela explique probablement les phénomènes de Burn-Out et les drames qui en resultent.
Le travail entrainait une certaine idée d'équité. Dans le système patriarcal historique français, tout salarié avec suffisamment d'expérience pouvait s'imaginer peut-être un jour devenir le patron de l'entreprise. Ce rôle est maintenant occupé par des administrateurs qui viennent souvent du milieu politique et appartiennent tous à une oligarchie dirigeante à la tête de toutes les grande entreprises françaises [5].
Au niveau de l'équité il est impressionnant de voir le fossé qui s'est creusé entre d'une part les salariés soumis à une précarité de plus en plus grande et des conditions de travail inhumaine et le grand patronat qui s'octroie des avantages indécents. Quel est le seul emploi au monde où, à l'embauche, on vous donne de l'argent, ou c'est vous qui décidez avec vos amis de quand vous allez partir, de votre reconversion aprèsdépart, où, même si vous faites couler la boite vous repartez avec des sommes astronomiques ?
Christophe en colère sur RMC.
Comme le dit Christophe dans cet extrait sonore, les petits patrons, mais aussi les travailleurs sont caution personnelle lorsqu'ils signent. Lorsqu'un employé signe un contrat de travail, il engage sa vie. Évidemment, il serait un peu violent d'engager la vie d'un PDG à son accession à la tête d'un grand groupe. Mais c'est surement prendre les travailleurs pour des idiots que d'essayer de leur faire croire que ces rémunérations astronomiques sont liées à une quelconque prise de risque.
Les solutions existent
Depuis le début de la crise, Sarkozy parle de moralisation du capitalisme. Les grandes puissances mondiales sont toutes au chevet des banques. Or, un des problèmes majeurs qui n'est jamais abordé par les dirigeants est la place du travail dans la société.
Heureusement, certains intellectuels tels André Gorz, Mona Chollet ou la fondation Terra Nova proposent des solutions simples pour atténuer le poids du travail salarié dans la société.
Dans l'un de ses derniers textes [6], André Gorz explique que depuis 1980, la quantité totale de travail disponible a diminué de 30%. Dans le même temps, la quantité de richesses produite a augmenté de 9%. Ceci s'explique facilement par l'évolution des technologies et donc des capacités de production qui en résultent. Les entreprises gagnant de plus en plus d'argent en moins de temps, la logique aurait été une réduction du temps de travail sans diminution de salaire (la quantité de richesse produite n'ayant pas varié, cela ne pose aucun problème budgétaire). Or, les dirigeants d'entreprises ont vu là une occasion de faire passer plus de profit de leur côté au détriment des travailleurs. L'équation est simple, et sans vouloir rentrer dans une théorie du complot, voici comment elle s'opère:
L'entreprise gagne de plus en plus d'argent en ayant de moins en moins besoin de ses travailleurs. Plutôt que de les libérer de leurs obligations (ou de leur augmenter les salaires) on leur fait croire qu'ils ont moins de travail parce que la production ou la valeur ajoutée diminue (parce que c'est la crise, la conjoncture etc..) on licencie au lieu de donner du temps libre, donc on dépense moins en salaire etc... Ce cercle vicieux (ou vertueux selon le point de vue) est sans fin et permet grâce au système financier d'extraire de grandes quantités de capitaux du circuit de consommation.
André Gorz propose à cela plusieurs solutions :
Un revenu minimum citoyen qui serait attribué à tous les habitants d'un pays qu'il travaille ou pas. Celui-ci serait volontairement élevé (aux alentours de 1500 € par mois). Il entrainerait plusieurs effets bénéfiques. Il permettrait aux jeunes d'aborder l'entrée dans la société de manière moins violente. De plus, elle entrainerait une amélioration des conditions de travail. Les employeurs n'auraient plus entre leurs mains cette épée de damoclés qu'est la précarité due à la perte d'emplois.
Il propose de réduire drastiquement le temps de travail salarié et de reconnaître enfin le temps « libre » comme bénéfique pour la société. Il est d'ailleurs complètement aberrant de voir que les activités bénévoles sont indirectement considérées comme une perte[7]. Il est temps de reconnaître que le fait de nouer des relations au sein de la communauté, le fait de prendre soin de sa famille et de ses proches, le fait d'essayer de mettre en place une économie locale solidaire sont des bénéfices non négligeables pour la société.
Il aurait souhaité aussi que le travail ne soit plus le pilier de la vie. Il voulait que la société ne tourne plus uniquement autour de cela et développer avec les deux précédentes propositions, une forme de retour à la communauté plus basée sur une promotion du lien sociale et l'économie locale que sur la concurrence entre personnes.
Ces idées sont reprises par Mona Chollet dans plusieurs de ses articles[8] sur périphéries ainsi que par l'AIRE (Association pour l'Instauration d'un Revenu d'Existence). Couplées avec une démarche écologique comme le prône l'éco-sociétalisme, ce type de société est à portée de main. A condition de faire évoluer les mentalités et bouger les politiques.

by Arragorn
Sources :
[2] “Oser l'exode” de la société de travail, entretiens avec André Gorz | Les périphériques | Printemps 1998
[3] Salaires-profits : les salariés ont payé pour rien !| Rue89 | 20.05.2009
[4] Impôt 1998-2008 : la grande dépression ! | Bakchich Info | 30.03.2009
[5] Bercy / Orange : Pas de friture sur la ligne de Stéphane Richard | Bakchich Info | 19.05.2009
[6] Bâtir la civilisation du temps libéré| Manière de Voir / Le Monde Diplomatique | Février - mars 2009
[7] Reconsidérer la richesse | Onnouscachetout | 21.09.2004
[8] A la recherche des heures célestes : Struggle for time | Périphéries | 5.09.2008
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