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S'envoyer en l'air, les pieds sur terre

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Les bonus de la colère

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Nicolas Sarkozy est récemment intervenu pour limiter les bonus qui devraient faire l'objet de discussions lors du prochain G20, discussions qui promettent d'être difficiles. Qu'en pensez-vous?

C'était nécessaire et il a eu raison de se lancer dans l'aventure qui n'est jamais qu'un rappel de ce qui a été annoncé lors du précédent G20. On voit d'ailleurs les Allemands et les Britanniques se rapprocher de ses positions. Et on peut espérer qu'il amène les Américains sur des positions voisines, même si rien n'est gagné. Loin s'en faut...

 

Les chances qu'il réussisse sont cependant faibles...

C'est ce que l'on dit. Et il est vrai que s'il ne réussit pas à convaincre les Américains et les Britanniques de se lancer dans l'aventure, cela aura été un coup pour rien. Les banques françaises ne résisteront pas longtemps à la pression. Elles devront se plier aux règles du marché et faire comme les autres pour recruter et conserver les meilleurs ou ceux que l'on juge tels. Mais même dans cette hypothèse, il aura eu raison de tenter le coup.

 

Il a contre lui les marchés financiers et les banquiers...

C'est un peu plus compliqué que cela. Les financiers ne sont pas unanimes. Beaucoup ont compris la leçon et sont, disons, choqués de ce qui se passe sur le marché. Ils sont notamment choqués de voir les comportements de banques américaines, sauvées par les pouvoirs publics, recommencer à appliquer des techniques de rémunération aberrantes, je pense, notamment, aux bonus garantis.

 

De quoi s'agit-il ?

Il s'agit d'une technique de rémunération qui garantit aux salariés que l'on recrute, aux traders puisque c'est en général d'eux dont il s'agit, un bonus quelques que soient les résultats de la banque. Je vais vous donner un exemple : prenez un établissement qui veut recruter un trader ou le responsable d'un département de trading dont elle attend qu'il génère des bénéfices importants. Elle décide de lui donner un salaire fixe de, par exemple, 1 million d'€...

 

On croit rêver...

Je prends des chiffres ronds, pour faciliter le raisonnement, mais qui n'ont rien d'absurdes. Il y a, si je puis dire, mieux. Elle lui propose donc un salaire fixe annuel d'1million d'€ et un bonus indexé sur les profits faits, disons, pour simplifier encore, 1 million chaque fois qu'il réalise 1 000 millions de profit. Dans ce dispositif, si le cadre ne dégage aucun profit pour la banque, il n'a pas de bonus, il n'en a que si effectivement il dégage des profits.

 

C'est logique...

Oui, imaginez maintenant que ce spécialiste soit très recherché, que plusieurs banques lui courent après. Pour l'attirer, le banquier va lui proposer une garantie. Il va lui dire : quoiqu'il arrive, vous toucherez un bonus. Même si vous ne faites aucun bénéfice, vous toucherez un bonus de, par exemple, 5 millions d'€. Ce qui veut dire qu'il recevra à la fin de l'année, quoiqu'il arrive, 6 millions d'€.

 

Ce sont encore une fois des chiffres extravagants...

Pas tant que cela.

Un banquier raconte qu'il a reçu il y a quelques semaines un candidat pour un de ces postes qui avait dans son dossier une lettre d'une de ces banques américaines qui ont bénéficié de l'argent public lui offrant un bonus garanti de 8 millions de $. Sur un an. D'autres ont des contrats qui leur assurent des garanties pluri-annuelles.

 

Et c'est fréquent?

Ce n'est pas exceptionnel. L'un des patrons de la Barclays disait tout récemment que 10 % des 2 000 banquiers qu'ils ont recrutés l'année dernière avaient des bonus garantis de ce type. On cite dans la presse américaine des chiffres qui suggèrent que ce mode de contrat est courant dans les banques, dans les grandes bien installées mais aussi, et peut-être surtout, dans celles qui veulent se faire une place sur la place. On parle beaucoup, par exemple, des contrats que propose le japonais Nomura.


C'est sur ce point que Nicolas Sarkozy pourrait trouver des alliés aux Etats-Unis. Tant du coté des politiques que des marchés financiers, voire même des milieux économiques.

Qui n'ont jusqu'à présent pas fait grand chose pour lutter contre ces bonus extravagants...

Non, parce qu'ils en profitaient. On a assisté ces dernières années à une sorte de course à l'échalote. Les bonus des traders ont joué un peu le rôle du lapin mécanique qu'on lance devant les concurrents dans les courses de lévrier. Plus il court vite, plus les chiens accélèrent. Et plus le public applaudit...

 

Vous trouvez que nous applaudissons ?

Mais nous avons longtemps applaudi. Quand je dis nous, je veux dire tous ceux qui avaient leur mot à dire dans ces questions. Et pour de bons motifs : tous les dirigeants en ont profité. Les traders gagnaient beaucoup parce qu'ils sont sur un marché international où la concurrence est vive. Les dirigeants des banques qui, eux, ne sont pas sur un marché international, il n'y a pas d'Américains à la tête des banques françaises, ni de Français à la tête des banques allemandes, en ont profité pour faire grimper leurs rémunérations au motif qu'il n'était pas logique que les patrons gagnent beaucoup moins que leurs collaborateurs. Et les autres dirigeants, dans les autres secteurs industriels, se sont dit : pourquoi les banquiers gagnent-ils tant et pas nous? Ils n'ont pas plus de responsabilité, ils ne prennent pas plus de risques... Et c'est comme cela que les salaires des dirigeants ont explosé. Sans motifs valables : ils ne sont pas sur des marchés internationaux, il n'y a pas de grande concurrence pour prendre la tête des grandes entreprises, mais il faut être aussi bien payé que les collègues...

 

Mais puisque tous les dirigeants en ont profité, pourquoi voudraient-ils aujourd'hui revenir en arrière ?

Je ne suis pas sûr qu'ils souhaitent revenir en arrière. Ils souhaitent seulement freiner une dérive qui a largement contribué à la crise que nous venons de traverser. Ils ont compris que ces mécanismes de rémunération, ces bonus garantis étaient dangereux. Tout simplement parce qu'ils incitent les gens qui bénéficient de ces modes de rémunération à prendre des risques inconsidérés.

Mais revenons à notre trader de tout à l'heure. S'il a la garantie d'obtenir quoiqu'il arrive un bonus de 5 millions d'€, il a tout intérêt à prendre des risques, à jouer gros : s'il a de la chance, si cela marche, il gagnera beaucoup, beaucoup plus. Si cela ne marche pas, il ne perdra rien. C'est un peu comme si, dans un jeu de quitte ou double à la télévision, on vous disait : tu joues double, si tu trouves la bonne réponse tu gagnes le double, si tu ne la trouves pas, tu pars avec ce que tu as déjà gagné.

 

Ils gagnent quoiqu'il arrive...

Oui, et nous perdons s'ils font les mauvais choix, s'ils prennent des risques inconsidérés. Et c'est ce qui aujourd'hui met mal à l'aise des banquiers et des financiers.

Nous sommes tous impressionnés par les montants, nous ne voyons que cela. Mais plus que les montants astronomiques des rémunérations, c'est leur structure qui pose problème, c'est cette garantie qui lui permet de prendre des risques supplémentaires sans danger. Et c'est ce qui inquiète les professionnels au delà de la dimension morale.

 

Et vous croyez vraiment que les banquiers qui offrent ces rémunérations peuvent revoir leur copie ?

Les pressions sont fortes. Elles viennent de l'extérieur, de la société civile, que ces rémunérations exaspèrent, des politiques qui sont à l'écoute de la société civile mais aussi de tous ceux qui ont perdu des fortunes dans cette crise et qui aimeraient ne pas perdre autant la prochaine fois, mais elles viennent aussi de l'intérieur, notamment des actionnaires qui se disent, à juste titre, "mais tout cet argent qui va aux traders... c'est le notre". Et qui commencent à se demander s'ils ne sont pas eux aussi les dindons de la farce, si des traders opportunistes ne s'enrichissent pas sur leur dos. En Grande-Bretagne, une organisation qui représente de gros investisseurs a carrément posé la question.

Par ailleurs, les spécialistes des marchés financiers ont compris que ces méthodes de rémunération étaient dangereuses : non seulement, elles poussent les traders à prendre plus de risques, mais elles incitent les banques à lever les contrôles sur les comportements des traders.

 

Un peu comme dans l'affaire Kerviel ?

Cette affaire a montré combien ces contrôles étaient, disons, légers. Il est clair qu'on ne peut pas tout à la fois inciter les traders à prendre le maximum de risques et mettre en place des contrôles qui réduisent leur prise de risque.

Les spécialistes de ces questions ont également compris que le marché ne pourrait pas régler tout seul ce problème, qu'il faudrait une intervention des pouvoirs publics qui peut se faire de deux manières :

- par la réglementation, comme le propose Nicolas Sarkozy,

- par l'impôt qui serait sans doute plus efficace, mais plus difficile à mettre en oeuvre.

 

Vous nous dites que les milieux financiers ont compris la leçon, que Nicolas Sarkozy pourrait y trouver des alliés. Qu'est-ce qui vous permet de l'avancer ?

Ce que je lis dans la presse financière. Je pense à un papier publié il y a quelques jours dans le Wall Street Journal (Bonus Guarantees Can Fuel Risky Moves), je pense à d'autres que j'ai lus dans d'autres publications financières, dans Euromoney, par exemple... qui vont tous dans la même direction.


Est-ce que cela suffira ?

C'est une autre affaire tant les intérêts en jeu sont importants, mais il y a une fenêtre de tir et Nicolas Sarkozy a bien fait d'en profiter. Je dirai qu'il a bien joué, tant sur le plan intérieur que sur le plan international.


On a quand même le sentiment que tout cela ne va pas changer grand chose.

Il est certain que si des mesures ne sont pas prises par tous les acteurs et, d'abord, par les Américains, rien n'aura changé. Les banques françaises qui se sont engagées trouveront le moyen de revenir sur les engagements. Ce leur sera d'autant plus facile que leurs équipes de traders sont internationales, travaillent à Londres ou à New-York, et ont des contrats de travail britanniques à Londres, américains aux Etats-Unis, ce qui les met à l'abri des contrôles des pouvoirs publics à Paris.

Mais même si des mesures sont prises, il n'est pas certain que cela suffise. Il faut dire que le sujet est compliqué et que réglementer en ces matières n'est pas facile. Bercy a proposé un système de bonus malus. Les Britanniques pencheraient plutôt pour un système qui partage le paiement des bonus en deux : une partie à court terme, dans l'année, une partie à plus long terme, à trois ans, ce qui permettrait d'intégrer dans les calculs les résultats de l'entreprise.

 

On n'est pas très loin du bonus-malus proposé par le gouvernement français...

Ce sont des idées voisines. Leur mise en oeuvre serait un progrès mais elle ne réglerait pas les deux problèmes que je soulignais tout à l'heure : celui de l'incitation à prendre des risques excessifs et la course à l'échalote des salaires. Or, c'est là-dessus qu'il faudrait agir. Ce qui me fait dire que la meilleure solution serait l'impôt. L'idéal serait qu'au delà d'un certain montant, le taux de l'impôt soit si élevé qu'il force les acteurs à s'auto-réguler, qu'ils n'aient plus intérêt à gagner ces sommes folles. C'était le cas jusque dans les années 70, avant que Reagan ne se lance dans ses politiques de baisse des impôts des plus riches au nom de ce qu'on a appelé l'économie de l'offre. Vous vous souvenez du raisonnement : si les plus riches paient moins d'impôts, ils travailleront plus, produiront plus de richesse dont nous profiterons tous. Cela s'est révélé une plaisanterie, mais il n'est pas facile de revenir dessus. Autant il y a pu y avoir concurrence entre pays sur la baisse des impôts, autant il parait difficile d'en installer une sur l'augmentation des impôts...

By Bernard G.

Commentaires
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La limitation des bonus ne suffit pas
ArAgorrn 08-09-2009 10:29:06

Bien que la limitation des bonus aille dans le bon sens (que ce soit par l'impôt ou par la legislation), je pense qu'elle est un leurre médiatique.
Elle est à l'évidence inapplicable vu qu'il faudrait que cela soit fait mondialement. Quand on voit la difficulté des instances européennes à se mettre d'accord, on voit mal comment les états-unis et les pays en voie de développement accepteraient ce genre d'alignement.
De plus, l'ajout d'un nouvel impôt risque d'être très compliqué. Il n'existe pas en France d'impôts par branche (ou par secteur) mais uniquement par source de revenus et en fonction du montant. Par conséquent, une modification ne pourrait se faire que sur la plus haute tranche. Celle qui concerne les traders, mais aussi les grands patrons et les ministres. Il faudrait être fou pour se taxer soi-même.

De plus, tant que le problème des paradis fiscaux ne sera pas résolu, une fiscalité alourdies en France n'aura aucun effet.
La solution, qui commence enfin à être avancée du bout des lèvres par certains grands décideurs et par de nombreux économiste, est l'interdiction des paris relatifs à l'évolution des prix.
Il serait peut-être aussi souhaitable de réinterdire aux banques de dépots de faire de la spéculation. Revenir à la séparation entre banque de dépot et banque d'affaire qu'il y avait avant. Afin que les crises du secteur financier ne se propagent pas à l'économie réelle.
La libéralisation à outrance du secteur financier et la suppression de tous les garde-fous sont effectivement à l'origine de la crise, mais les bonus des traders n'en sont que la partie émergée.

Sources : http://www.pauljorion.com
les actionnaires ?
Belam 08-09-2009 10:59:31

la solution ? Je crois plus à cet aspect là des choses pour metttre un terme à ces pratiques qu'à une quelconque décision politique qui comme le souligne Bernard trouvera tres vite ses limites au niveau de nos frontières!!

Mais que les actionnaires pensent qu'ils se font bananer, ça, ça me semble réaliste!
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