S'envoyer en l'air, les pieds sur terre

C'est un sondage de Viavoice publié la semaine dernière dans Libération qui m'a donnée l'idée de cette chronique. Ce sondage analyse la situation de la gauche...
Qu'il trouve affaiblie...
Qu'il trouve surtout éclatée en plusieurs grandes familles, ce qui n'est pas tout à fait la même chose. Les auteurs de cette enquête ont identifié cinq grandes familles à gauche :
- Les étatistes à la Mélenchon. Groupe auquel on pourrait rattacher des gens comme Emmanuelli au PS, mais aussi le plus gros des troupes communistes et probablement beaucoup de syndicalistes du secteur public,
- Les sociaux libéraux à la DSK, groupe où l'on pourrait retrouver des gens comme Manuel Vals mais aussi des électeurs du Modem,
- Les écologistes, autour naturellement d'Europe Ecologie, de Daniel Cohn-Bendit et de tous ceux qui aujourd'hui les rejoignent,
- Les socio-démocrates à la Aubry et, disons, à l'essentiel du PS,
- Les anticapitalistes du NPA et de l'extrême-gauche traditionnelle.
J'ai donné quelques noms pour illustrer chacune de ces familles, mais il s'agit plus de sensibilités politiques, de visions du monde que de groupes organisés.
On a quand même le sentiment que cela fait des points de vue sur le monde assez divergents, d'où les difficultés de la gauche...
Oui et il est intéressant d'essayer de tracer les lignes de fracture, les zones de convergence et de divergence, les fêlures, les zones de fracture, parce que c'est là que se joueront demain les alliances et, au travers d'elles, le programme de la gauche et ses chances de l'emporter dans les prochaines échéances électorales.
Et la position à l'égard du capitalisme est une de ces lignes de fracture qui vous paraît importante...
Oui, mais peut-être pas de la manière dont on l'imagine. Pour dire les choses simplement, je ne crois pas que la principale ligne de fracture soit entre les anti-capitalistes et ceux qui auraient à l'égard du capitalisme moins de réserves, mais au sein même du groupe anticapitaliste.
Quand on regarde ce découpage et les cartes qui ont été tracées par Libération, on s'aperçoit qu'il y a, au centre de toute cette gauche, un gros bloc anticapitaliste, ce qui est probablement une spécificité française. Je ne suis pas sûr que l'on trouve dans beaucoup d'autres pays autant de gens qui se disent anti-capitalistes...
L'anti-capitalisme est en général associé au NPA, à Olivier Besancenot, à l'extrême-gauche...
Oui, mais il va bien au-delà. On retrouve parmi tous ceux qui se disent anti-capitalistes le NPA, le PC, les amis de Mélenchon mais aussi les écologistes qui se déclarent dans leur immense majorité, à 95%, hostiles au capitalisme.
Ce rapprochement est un peu surprenant. On a l'impression que les écologistes et les trotskistes ne sont pas exactement sur les mêmes lignes...
Vous avez raison. Ils sont tous anticapitalistes, mais pas de la même manière. Et c'est cette différence entre deux variétés de l'anti-capitalisme que je voudrais aujourd'hui analyser. Je commencerai par le NPA...
Qui propose un anti-capitalisme assez classique, dans la tradition marxiste...
Exactement. Leur analyse est classique, bien connue, solide : les patrons, les actionnaires exploitent les travailleurs. Leurs profits naissent de cette exploitation. Et si l'on veut changer les choses, il faut modifier le mode de gouvernance des entreprises. Certains, du côté du PC ou des nostalgiques du programme commun parlent d'économie mixte, souhaitant une participation de l'Etat dans le capital des entreprises.
C'est la logique des nationalisations...
On n'en parle plus, mais sa logique n'a pas disparu chez certains. C'est l'un des arguments majeurs qui sous-tend la bataille pour le maintien de la poste dans le service public. Si on la privatise, l'actionnaire privé se souciera de ses bénéfices et négligera tant l'intérêt de la collectivité que ceux des salariés...
Ce n'est pas faux...
Oui, mais c'est un discours défensif. On retrouve ce même discours sous une variante plus offensive chez ceux qui proposent d'introduire plus de démocratie dans l'entreprise, de donner aux salariés la possibilité de contrôler les directions, chez ceux qui parlent d'autogestion. Olivier Besancenot développe régulièrement des idées de ce type...
À coté de cet anti-capitalisme classique dans la tradition marxiste, vous en voyez un autre...
Que l'on trouve chez les écologistes ayant une analyse un peu différente. Ils ne mettent pas l'accent sur les relations de classe, sur l'exploitation des travailleurs mais sur l'impact de leurs décisions sur l'environnement, la consommation... Ils s'en prennent aux produits qu'ils fabriquent et qu'ils nous vendent, aux modes de consommation qu'ils nous imposent, aux dégâts que leurs usines produisent sur l'environnement. Il s'agit bien d'une critique radicale du capitalisme, et c'est en ce sens que l'on peut parler d'anti-capitalisme, mais elle est différente de la précédente. Différente parce qu'elle ne vise pas le même objet, différente également parce qu'elle ne repose sur le même type d'analyse.
Qu'entendez-vous par là?
Pour les marxistes les choses sont assez simples : il suffit de se promener dans une usine, de regarder les comptes d'une quelconque entreprise pour voir comment les profits se construisent sur l'exploitation des salariés. Lorsque Peugeot annonce qu'il va licencier 10% de ses effectifs pour améliorer ses résultats financiers, il illustre de manière presque caricaturale ce que disent depuis toujours les marxistes. Dit autrement : l'exploitation des travailleurs est largement documentée.
Pour les écologistes, c'est différent.
Et pourquoi? Leurs critiques sont également bien documentées...
Le sont-elles vraiment? Ou, plutôt, le sont-elles de la même manière? Prenez les antennes des radios ou de la téléphonie mobile dont on parle aujourd'hui. On nous dit qu'elles sont dangereuses ou plutôt qu'elles peuvent l'être, qu'il y a des risques et qu'il faut donc les interdire au nom du principe de précaution. On ne peut pas dire que ce danger soit prouvé, ce n'est qu'un risque. Et cependant il suffit que certains s'en inquiètent pour que des associations demandent qu'on interdise les antennes. Elles critiquent les entreprises qui les fabriquent et elles développent tout un argumentaire qui revient à dire : ces entreprises sont au nom du profit prêtes à faire tout et n'importe quoi, à mettre en danger la santé des citoyens. Et c'est parce qu'on ne peut pas leur faire confiance qu'il faut prendre des précautions.
J'ai pris l'exemple des antennes, mais on pourrait dire des choses voisines des OGM, du nucléaire...
Mais cela n'a rien à voir...
Je savais bien qu'en disant cela je vous provoquerai, mais prenez le nucléaire. On nous dit que cette industrie présente un danger à cause de ses déchets...
Mais c'est vrai!
Bien sûr que c'est vrai, mais pourquoi refuser d'imaginer que l'on trouvera demain une solution pour les traiter de manière satisfaisante? Comprenez moi bien, je tente de distinguer deux types de critique du capitalisme : une critique, marxiste, basée sur ce que l'on peut observer et une critique écologique basée non pas sur des faits avérés, aujourd'hui les déchets nucléaires ne font de mal à personne, mais sur des risques, des dangers à venir.
Et en quoi est-ce que cela fait une différence?
Mais cela a un impact sur la manière dont on attaque les entreprises. Les écologistes ne reprochent pas aux entreprises d'exploiter les travailleurs, mais de jouer avec le feu, de nous mettre en danger et tout cela pour enrichir leurs actionnaires. Regardez les débats sur le nucléaire, on ne nous parle pas des salariés d'EDF ou d'Areva, mais des générations futures, de gens qui naîtront dans 30 ans, 50 ans... C'est tout différent.
Ces différences apparaissent également dans les arguments avancés contre les entreprises. Pourquoi s'en prend-on aux entreprises? Parce qu'elles dégradent l'environnement, mais aussi parce qu'elles mentent et trichent pour protéger leurs bénéfices. Regardez tous les débats sur les résultats d'enquête, toutes ces demandes de laboratoires indépendants. On critique les résultats des études favorables, par exemple, aux OGM non pas en analysant les données examinées, les protocoles suivis, comme on fait dans les milieux scientifiques lorsque l'on veut critiquer un collègue, mais en leur reprochant leurs financements. Ils ont reçu de l'argent des entreprises donc ils mentent.
Je ne suis pas sûre de bien voir en quoi cette différence est importante...
La nature de la critique est différente :
il y a un anti-capitalisme qui critique l'exploitation des travailleurs mais partage, au fond, plusieurs des valeurs du capitalisme : le progrès technique, la croissance, l'industrialisation...
et un anti-capitalisme qui s'accommode au fond du mode d'organisation capitaliste mais refuse ses valeurs, qui s'inquiète des risques que l'industrie, le progrès, la croissance nous font courir...
La différence est tout à la fois idéologique et stratégique. Ce qui me fait penser que les difficultés de la gauche d'aujourd'hui ne sont pas seulement comme on le dit une histoire d'appareil. Ces deux anti-capitalismes n'ont pas les mêmes objectifs politiques.
Leurs objectifs sont si différents qu'ils ne peuvent s'allier?
Je crois que ce sera difficile. L'anti-capitalisme classique met l'accent sur des analyses de classe, dans la tradition marxiste, il veut mobiliser les salariés, les ouvriers pour faire la révolution, pour modifier en profondeur le mode de production ou, plutôt, de gouvernance des entreprises. Ce qui n'est, d'ailleurs, pas facile, les travailleurs veulent d'abord un travail et sont, au fond, assez peu sensibles au discours sur l'exploitation dans les périodes de crise. Ils savent bien qu'ils sont exploités, mais mieux vaut cela que le chômage.
Les écologistes se préoccupent également de la question sociale...
C'est vrai, mais ce n'est pas leur première préoccupation. Ils tentent plutôt de mobiliser la société civile, les consommateurs, les citoyens. S'ils sont anti-capitalistes, leur objectif est moins de modifier le système de gouvernance de l'entreprise, les rapports de force en son sein que d'obtenir de l'Etat qu'il intervienne pour réguler, réglementer.
On est devant des stratégies politiques très différentes, d'un coté, la révolution, de l'autre, la régulation. Ce qui explique, d'ailleurs, que les écologistes sont tout près à s'entendre avec les socio-libéraux qui ne sont pas anti-capitalistes, ils se disent, d'après le sondage de Libération, à 70% éloignés des idées anti-capitalistes, mais veulent, eux aussi, réguler le capitalisme.
La gauche est aujourd'hui en pleine reconstruction, vous croyez que ces lignes de fracture vont jouer un rôle?
Oui, parce qu'il n'y a pas seulement cette opposition entre révolution et régulation dont je parlais à l'instant, il en est une autre, plus secrète, mais tout aussi profonde sur la dimension internationale.
Les anti-capitalistes tendance marxiste sont attachés à la défense de l'emploi aujourd'hui et maintenant, c'est le sens de leur slogan sur l'interdiction des licenciements, ce n'est qu'un slogan puisque chacun sait bien que c'est impossible, mais c'est une manière d'indiquer où sont leurs priorités. Or, cette défense de l'emploi ici et maintenant incite à privilégier ce qui se passe sur le terrain national et, éventuellement, à proposer des mesures protectionnistes. Mesures populaires auprès des ouvriers que ces anti-capitalistes veulent réunir. Le succès du Front National dans la classe ouvrière, succès que ne se dément pas, vient pour beaucoup de ses positions protectionnistes.
Alors que les écologistes sont plus internationalistes.
Mais oui, et par construction : les nuages de Tchernobyl ne connaissent pas les frontières, les questions climatiques nous touchent tous également, on ne peut pas espérer les résoudre en restant sur le seul terrain national. Leur combat concerne aussi bien les entreprises françaises que les entreprises étrangères, ils ne font pas de différences. Et, du coup, le protectionnisme n'est pas un de leurs soucis, ils y seraient même plutôt hostiles dans la mesure où le protectionnisme pourrait retirer un moyen de pression sur les entreprises internationales.
À vous entendre ces lignes de fracture n'augurent pas d'un prochain rapprochement...
François Mitterrand avait réussi à marier les deux cultures, celle de la régulation, traditionnelle chez les réformistes de gauche, et celle, plus sensible au changement dans les modes de gouvernance, de l'extrême-gauche, à l'époque le PC. S'il ne s'agissait que de cela, les appareils réussiraient à trouver une solution, mais la fracture ne porte plus seulement là-dessus. La gauche va devoir choisir entre protectionnisme, qui est dans la logique de l'anti-capitalisme traditionnel et qui s'est d'ailleurs exprimé dans le non à l'Europe, et l'ouverture des frontières que suppose l'écologie. Ce n'est pas un hasard si le mouvement écologiste est profondément européen. Or, cette différence ne peut qu'aller en se creusant. S'ils sont conséquents, cohérents, les anti-capitalistes à la Besancenot vont développer une approche protectionniste qui les écartera un peu plus des anti-capitalistes à la Cohn-Bendit.
La fracture devrait donc se creuser...
C'est mon sentiment.

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Belle lecture, merci, que ce moment v...
J'aime bien ces moments où les chose...
Toutes les semaines, je cherche un je...
Et du coup, tout à ton bonheur et ta...
Ce qui est génial avec ton écriture...
... Ce mec est un grand timide... Tou...
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Aïe... des regrets !!! enfin c'est ...
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