Dans notre société où chaque acte se voit aussitôt assorti de contraintes morales, ou pas, d'interdits ou de non interdits, le sexe tient une place fondamentale ; peut être plus encore maintenant que les femmes, bravant des siècles de fausse inertie et de tabous réducteurs, revendiquent haut et fort leur droit au plaisir.
Filles de Simone de Beauvoir, et avant elle, de George Sand, spectatrices avisées de Sex And The City, elles brandissent leur sexe comme un atout et n'hésitent plus à en discuter ouvertement ; là où, avant, leurs élucubrations verbeuses auraient récolté les outrages des mondains, elles peuvent s'exprimer avec toute la plénitude que leur combat acharné pour la réhabilitation de la femme leur a offert. Sur la place publique, on brûle les dernières illusions amoureuses au feu des premiers échecs, et on compulse sa bible du sexe avec autant de ferveur que de boulimie.
Et j'en suis incroyablement fière.
Je ne suis pas de celles qui se cachent d'être féministes, quand bien même ce serait de mauvais ton, car à bien des égards, la guerre « homme-femme » semble être achevée (remarquez la réserve que j'émets sur cette théorie, au passage).Mais dans toute cette ardeur frénétique, on oublie que tout le monde ne réagit pas de la même manière.
Et là, on touche un point éminemment sensible et paradoxal de notre société en mutation perpétuelle, que je souhaiterais aborder ici.
Alors même que la tolérance vibre sur toutes les lèvres, mot d'ordre des bien pensants, elle n'a jamais autant représenté un bouclier derrière lequel se cachent insidieusement de nouvelles formes de discriminations et d'intolérance profonde.
J'ai longtemps hésité avant d'écrire cet article, qui, si le sujet n'est pas nouveau, aura au moins le mérite d'éclairer les lecteurs, et ceux qui voudront y prêter un peu d'attention, sur l'une des choses les plus essentielles de la liberté de chacun : la possibilité de choisir sa vie sexuelle.
J'en parle, parce que le thème m'est cher. J'en parle, parce que je n'en peux parfois plus de me sentir agressée dans ce que j'ai de plus intime, de plus secret, analysée, décortiquée, dé-coquillée comme un vulgaire mollusque, par des personnes qui s'arrogent le droit hautement illégitime pourtant, de me juger anormale parce que je ne suis pas la même logique qu'eux, la même logique que la société, que le monde, et que les pseudos référentiels, qui n'ont d'intérêt que celui qu'on leur accorde.
Oui, cela peut paraître étrange, mais le sexe peut être instrumentalisé, et devenir le fer de lance avec lequel bon nombre de nos congénères- ceux-là même qui vont, la bouche souriante et la fleur dans les cheveux, discuter de respect et de principes- vont venir nous frapper au cœur de ce que l'homme a de plus précieux : sa sensibilité.
Je fais partie de cette infime part de la population qui n'éprouve aucune attirance strictement sexuelle pour l'Autre. Je suis capable d'amour, je suis capable de ressentir, l'affection, les gestes tendres, mais je n'ai jamais été titillée par mes hormones, par un irrépressible besoin de copulation avec n'importe quelle autre personne vaguement attirante.
Adolescente, je gardais mes coups de cœur comme autant mes coups de folie, mais ils restaient bien plus attachés à l'existence d'un sourire plein de fossettes, d'un geste soigneusement esquissé, d'une parcelle de tendresse, de la faille que l'on découvrait sous l'armure, qu'à l'attraction strictement chimique d'une peau contre une autre.
L'hystérie, très peu pour moi ; les histoires de cul, je les écoutais comme on peut écouter poliment les fautes de français, avec la sensation posée au fond du ventre, de les comprendre sans les intégrer dans sa propre empreinte.
Mon premier baiser fut une déception à la mesure de mes attentes ; à force de m'entendre scander comme un mantra que la sensation allait me propulser au-delà des étoiles, j'ai été quasi désespérée et presque choquée de voir que je restais les deux pieds solidement ancrés dans la terre, et que la lune ne m'apparaissait ni plus belle, ni plus ronde, ni plus brillante, parce que la bouche d'un Autre se collait sur la mienne.
Au contraire, cette reptation hésitante d'une muqueuse agitée d'impatience m'a donné une affreuse envie de pouffer.
Je laisserais dans le flou d'autres découvertes qui, pour ne pas avoir entraîné d'amertume aussi intense que celle dont je viens de vous parler, n'ont pas non plus eu sur moi l'effet transformateur, la métamorphose kafkaïenne, que l'on pourrait en attendre.
Privilège de l'âge, sagesse, étrangeté de ma nature ?
Entendons-nous bien : le sexe ne me dégoûte pas. Je ne suis pas une prude effarouchée par la vue d'un bout de peau; seulement, l'acte en lui-même, ses jeux dont on se plait à nous détailler les moindres contours dans les magazines, au détour d'une conversation entre filles, dans les blagues faussement graveleuses des copains, ne m'attirent pas plus que ça. .
J'ai eu des amants.
J'ai voulu croire en l'illusion d'une présence, me perdre dans d'infimes moments de plaisir éternels, de ceux qu'on promet aux oubliés d'un temps, pour que, lentement, le processus de perte reprenne sa route immuable.
Et qu'ils en finissent par ne plus ressentir la profondeur d'une absence inerte.
Je les ai quittés, un peu de regret enrubanné dans ma fierté qui ne laissera jamais rien transparaître, parce que si je ne suis pas glaciale comme on pourrait s'y attendre à la lecture de ces premiers mots, si je ne suis pas l'image de l'insensible notoire dont ILS ont pu m'accuser, ou dont J'ai pu, auparavant, m'accuser, je n'ai pas une libido extraordinairement développée.
Je peux pratiquer, comme je peux m'en passer.
Et souvent, je m'en passe, parce que je n'en ai nul besoin.
Rien à voir avec l'air, rien à voir avec l'eau, rien à voir avec le fait d'être tendre, ou pas, de sentir ce creux qui ressemble fort à un vide d'amour, qu'il m'arrive parfois de déplorer.
A l'heure où le sexe est une denrée vitale qui menace de diriger notre siècle tout comme la pensée des Lumières aurait, en son temps, fait reculer les zones obscures de l'Histoire française, je revendique aujourd'hui mon droit à ne pas ressentir les affres de cette nécessité dont tous m'abreuvent, un jour ou l'autre.
Mais ce droit qui dessine l'axe de toute mon argumentation et esquisse les contours de ma personnalité la plus sincère, qui tisse les filaments de ma propre trame, de mon existence, a perdu ses lettres d'or lorsque j'ai émis l'idée d'en discuter avec des proches, ou des amis.
Je ne me suis jamais sentie aussi incomprise, aussi touchée par cette incompréhension qui a creusé un trou béant entre ce que je croyais être l'amitié, et ce qu'elle est vraiment, qu'en ces instants où, pour la première fois, j'ai parlé de ce que j'étais, et de ce que je suis encore.
C'est un fait, une personne qui n'a pas de désir sexuel est un monstre.
Elle peut porter un masque de bonne composition, dont elle rafraîchit la peinture tous les matins, un peu de blush sur l'arrondi des joues, de mascara qui allonge le regard et ombre ce qu'on voudrait laisser à l'intime, de rouge sur les lèvres tentatrices malgré elles, elle n'en demeure pas moins un monstre.
Monstre d'égoïsme, profondément incapable d'imaginer la frustration de ses partenaires, leur difficulté à concevoir l'amour autrement, monstre de prétention, qui pense qu'au dessus de la sexualité, il existe un niveau de l'humanité qu'elle seule a pu atteindre, et sur lequel elle se maintient, divinité avant-gardiste, contre toutes les tentations d'une terre stérile ; monstre de froideur ; monstre de névroses enfouies et qui la nécrosent, au fur et à mesure des années.
On parle souvent du regard comme de la chose la plus étonnamment vivante de l'Homme, et c'est vrai ; l'arc des sourcils qui se haussent, le cillement des paupières qui frémissent, l'iris qui se drape dans une totale méconnaissance de l'autre, heurtent plus violemment que ne l'aurait fait une main, ou un pied.
Quand on m'a observée comme on pourrait le faire d'une entité non identifiée.
Et quand les mots ont surgi, peut être de bonne foi, sans doute même marqués par une tentative de traduire en termes connus ce qui est tellement complexe à assimiler, j'ai failli fondre en larmes. Oui, moi, le monstre, j'avais les larmes qui asséchaient tout mon corps, à force de couler en silence et de combler par le sel ce fossé entre moi et ceux qui, cessant d'être mes amis, sont devenus les Autres.
Petit florilège non exhaustif de ce que j'ai pu entendre :
« Mais t'as été abusée dans ton enfance ? »
« Tu sais c'est pas normal. Enfin je crois que j'ai entendu parler de ça, mais c'est souvent des gens qui sont hyper craintifs, qui n'ont pas confiance en leur(s) partenaires(s), c'est pas ton cas, non ? T'as l'air équilibrée, toi »
« Je pense que tu fais un blocage. Ouais, ça doit être un blocage, c'est pas possible autrement, tout le monde a besoin de sexe dans sa vie, c'est chimique, c'est animal, c'est bestial, c'est la vie, la putain de vie »
« Je crois que tu es immature sexuellement. »
« Tes parents ont dévalorisé les pratiques sexuelles quand t'étais plus jeune ? t'as eu es inhibitions, tu assimiles le cul à un truc dégueulasse ? »
« T'as du tomber que sur des bourrins, pas des bons amants. »
« Mais t'as jamais été amoureuse, c'est pour ça aussi. » (assimilation de la copulation à l'amour, grossière erreur de mon point de vue)
« T'es frigide ? »
« Tu devrais aller voir un psy »
« tu intellectualises tout, tu intellectualises trop »
Le must pour la fin « quel gâchis »
Quel gâchis, oui, qu'on ne puisse pas m'écouter et qu'on se contente de m'entendre.
Les gens sont incapables de concevoir qu'il n'y a pas forcément de cause à une sexualité comme la mienne, qui peut se vivre, ou pas. Ils ont tôt fait de tout confondre, de croire qu'il s'agit d'un rejet du plaisir (totalement erroné, car ma connaissance du plaisir est sans doute beaucoup plus développée qu'ils ne l'imaginent), d'un rejet de tout, d'un rejet des autres, d'une barrière psychique et mentale, d'une anormalité.
Anormalité, le mot est lancé, et il revient comme une fronde dévastatrice, une arme mal utilisée qui occasionne des plaies, des blessures, difficilement cicatrisables en moi. La normalité n'existerait elle que pour donner un sens à nos vies, une direction à nos envies, un consensualisme à nos désirs ?
Alors que j'ai écouté patiemment les récits d'aventures lesbiennes, de parties à plusieurs, d'affirmations de bisexualité, sans jamais juger, car je suis de ceux qui pensent que la sexualité ne se juge pas, à l'heure où sonne pour moi le moment d'en dévoiler un peu plus sur ce que je suis, je me heurte au dénigrement, au mépris sous jacent dans le choix des mots et des expressions, au mutisme qui veut tout dire dans son silence même.
Alors quoi ?
Dois je me renfermer sur moi-même, sous peine de subir de nouveau ce genre d'épreuves qui vous donnent l'impression d'être un insecte qu'on dissèque, un peu la tête pour commencer, le corps pour finir, ou parler plus librement encore, avancer comme une lumière dans l'ombre d'une société encore pétrie de tabous, et qui s'en invente de nouveaux chaque jour ?
Alors quoi ?
Doit on faire comme tout le monde, suivre les conseils de magazines qui ne s'y connaissent pas plus que nous, forcer sa nature et sourire en surface pour mieux mourir en dessous, qu'importe, pourvu qu'on garde tête haute ?
Je ne sais pas pour vous, mais j'ai choisi d'être, tout simplement.
C'est douloureux, mais c'est salvateur.
Désolée pour les gens que ça gêne.


By Eléa
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