Mardi, 13 Avril 2010 00:49
Henri

23 août 1973 - Je m'appelle Kristin, je suis employée de banque à Stockholm. Un type est rentré avec une arme dans l'agence. On a appelé la police. Les agents sont dehors. Le type nous braque avec son arme. Personne n'a le droit de sortir. Personne.
Il dit qu'il s'appelle Jan, et qu'il a un ami en prison. Il est furieux. Il veut le faire sortir.
Ça va durer six jours.
6 jours pendant lesquels Jan Erik Olsson retient en otage quatre des employés du Crédit de Stockholm. Il veut faire libérer son ex-compagnon de cellule, Clark Olofsson, encore emprisonné - ce qu'il obtient. Après 6 jours de négociation avec la police, les otages sont finalement libérés.
Stupeur.
À leur sortie, les otages se placent entre la police et leur ravisseur, comme pour former une sorte de bouclier humain, comme pour empêcher que leurs geôliers soient abattus dès qu'ils seront en joue.
« Nous avions pleinement confiance en eux. Ils nous protégeaient de la police ».
Les ex-otages refusent de témoigner à charge au procès. Ils refusent de se constituer partie civile. Ils vont mêmes visiter les deux braqueurs en prison, prenant régulièrement de leurs nouvelles, passant des coups de fils, apportant même des couvertures ou des bouquins.
1978 - Franck Ochberg est américain. Il est psychiatre. C'est le premier à mettre en évidence ce que nous appellerons désormais le Syndrome de Stockholm, cet état psychologique qui veut que les victimes s'identifient à leurs geôliers et adhèrent complètement au mobile de la prise d'otage. Après la prise d'otages, Kristin Ehremann et les trois autres ex-otages ne manifestèrent aucune véhémence à l'encontre d'Olsson et Olofsson, bien au contraire. On dit même que Kristin serait tombée amoureuse d'Olsson.
Ochberg a mis en évidence trois critères déterminant la présence d'un syndrome de Stockholm:
* Une certaine confiance des victimes envers leurs ravisseurs.
* Une prise en compte positive des victimes par leurs geôliers.
* Une hostilité commune (aussi bien de la part des victimes que de la part des ravisseurs) envers les forces de l'ordre.
Jan-Erik Olsson
Ensuite, Ochberg a défini un certain nombre de conditions environnementales nécessaires à l'émergence potentielle d'un syndrome de Stockholm, conditions qui tu vas le voir, sont plutôt particulières:
* Le ravisseur peut justifier clairement les motivations de son acte. Il sait expliquer et raconter pourquoi il est en train de commettre cette prise d'otage ou cet enlèvement.
* Le ravisseur ne ressent aucune haine de n'importe quel ordre (raciale, sexuelle, sociale...) envers ses victimes. Il considère ses otages comme ses semblables. Il n'est en principe pas psychotique.
* Les victimes ne sont pas au courant de l'existence du Syndrome de Stockholm. Si elles le sont, il est beaucoup moins probables qu'elles soient victimes de ce syndrome - même si certains cas plutôt rares ont déjà mis en évidence le fait que certains ravisseurs étaient particulièrement persuasifs et arrivaient à détourner ce genre de préventions auprès de certaines victimes.
On explique en fait ce syndrome de Stockholm par un concept dont on a beaucoup entendu parler, qu'on a souvent mixé à toutes les sauces sans vraiment le définir. On parle ici de l'instinct de survie. Il semble effectivement logique que dans ce genre de situations, l'être humain chercher à minimiser le danger et maximiser sa sécurité. Que se passe-t'il à ce moment là? La victime cherche en fait à attirer la sympathie de l'agresseur, se montrant particulièrement à son écoute et réceptive à son discours. Inconsciemment, la victime éloigne le danger d'elle en tentant de modifier la perception que son ravisseur à d'elle. Même si son ravisseur n'a, dans ces cas-là, quasiment jamais l'intention primaire de faire du mal à ses otages. Dans ce genre de situations, le preneur d'otage ou le ravisseur ne cherche généralement pas à s'approprier ses victimes et à leur faire subir des sévices - il cherche à culpabiliser la société (les forces de l'ordre, la loi, le climat social), qui l'obligent à perpétrer ce type de geste.
On pourrait croire, vu de l'extérieur, que c'est l'agresseur qui manipule ses victimes. C'est en partie vrai. Seulement en partie. Les victimes qui réussissent à attirer la sympathie de l'agresseur deviennent généralement des délégués, pour qui il devient presque simple de jouer avec les émotions de l'agresseur (d'une façon complètement inconsciente, la plupart du temps). Ici se situe la limite, la limite entre la victime-victime et la victime qui devient bourreau - le seuil final de la préservation étant de devenir directement la source de danger.
Ce Syndrome de Stockholm est très intriguant puisqu'il bouleverse les rapports moraux qui se jouent autour du passage à l'acte illégal, qui trouble l'ordre public ou qui met en danger la vie d'autrui. Son existence place d'une certaine manière le projecteur sur un mobile, compréhensible de tous, auquel il est moralement facile d'adhérer - et qui provoque néanmoins dans ce cas, le passage à l'acte illégal, dangereux et condamné par la loi. Il y a donc un paradoxe entre l'adhésion à un acte illégal dont le mobile est moralement recevable, et la condamnation même de cet acte perçu comme illégal - qui est mis en lumière si on s'interroge sociologiquement sur ce que donne à penser l'existence de ce syndrome.
Le syndrome de Stockholm n'est généralement pas irréversible, mais il peut néanmoins briser ou détourner des vies dans leurs continuité. On se souviendra notamment de l'histoire de Patricia Hearst qui avait été enlevée par un groupuscule américain d'extrême-gauche et qui avait fini par renier ses parents et participer directement aux attaques à main armée menée par ses geôliers.
Bref, ça faisait longtemps que je voulais te parler du Syndrome de Stockholm à ma sauce et des réflexions que je m'étais faites en réfléchissant au sujet. Si tu veux pousser un peu plus, je me suis inspiré des travaux de Norbert Skurnik et de ceux de Frank Ochberg en ce qui concerne la définition et l'explication du syndrome en lui-même.

By Henri
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