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S'envoyer en l'air, les pieds sur terre

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Violence faite aux femmes

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Je crois que dix ans ont passé. A cette époque, je vivais dans un petit pavillon au toit de shingle et aux murs peu épais. Une petite maison avec un très beau jardin. Une haie. Un chêne. Les enfants l'adoraient. Nos voisins étaient agréables.
Jusqu'à ce jour où de nouveaux voisins s'installèrent dans le lotissement.

Il avait un visage fermé. Je crois bien que je n'ai jamais vu sur son visage de vrai sourire, celui du cœur qui fait briller les yeux. Non, juste le sourire de circonstance, parfois de politesse, le sourire sans âme.

Elle était enceinte de son second enfant. Nos aînés, même si le sien était plus jeune, s'entendaient assez bien.

Je trouvais qu'il connaissait beaucoup de gros mots, quand même, pour son âge.

Elle était en congé de maternité et parfois nous discutions. Réservée. J'avais le sentiment qu'elle aurait aimé approfondir nos relations mais je ne l'encourageais pas, je le reconnais. Nous avions peu d'atomes crochus et, après une précédente relation houleuse de voisinage, je restais prudente.

D'abord il y eut l'histoire de la haie. Une haie partageait nos deux terrains, une haie très haute qui assurait à chacun une totale intimité. Pour tout dire, surtout à nous puisque notre terrain se trouvait légèrement en contrebas.

Je l'avais surpris une fois, installé au velux sous son toit, occupé à me regarder lire dans mon transat. Je lui avais fait un grand signe, un sourire et lancé un « Bonjour ! » retentissant. Vite il était rentré à l'intérieur.

Le soir, j'en ai parlé à mon mari.

« Je ne le sens pas, ce mec, tu sais. »

Deux jours après, il a demandé à mon mari de respecter le règlement de propriété du lotissement et de couper la haie à hauteur d'1,20 m.

Nous avons essayé d'argumenter, de mettre en avant le respect de l'intimité de chacun mais en vain. Il a fallu couper la haie.

De son velux, il avait alors vue plongeante sur nos deux grandes baies vitrées donnant dans la pièce à vivre et de sa terrasse, le superbe spectacle sur la nôtre et notre piscine gonflable.

Très désagréable.

Nous avons quasiment cessé de lui parler. Je continuais parfois à discuter avec son épouse, mais rarement.

Jusque-là, nous les avions entendus se disputer régulièrement. De vilains mots, certes, mais restant du domaine de la dispute conjugale classique, me semblait-il. Je serrais les dents. C'était l'été. La nuit, j'allais souvent fumer dans le jardin. J'écoutais les chauve-souris voler, la chouette hululer et les mille petits bruits des nuits d'été.

C'est là que ça a commencé.

Il faut croire que l'isolation de la maison était vraiment de bonne qualité, car avant ces jours, je n'avais rien entendu.

Mais une de ces nuits estivales, alors que je savourais une cigarette en admirant les étoiles, l'horreur a commencé.

Il hurlait, elle criait et pleurait. Il y avait ces mots orduriers, aggravés parce qu'elle était enceinte.

« Grosse vache, sale pute... »

J'en passe et des meilleures.

Je ne sais pas depuis combien de temps cela durait.

En cachette, sans bruit, sans réveiller personne, j'ai appelé la police. Une fois. Personne n'est venu. Fermer les yeux, c'est être complice. Ne rien faire, c'est participer.

Cet homme faisait partie des Affreux. C'était une bête.

Je ne pouvais pas rester sans rien faire.

Et puis j'ai compris. J'ai compris pourquoi personne ne s'était déplacé. Comment n'y avais-je pas pensé ? Je suis pourtant bien placée pour le savoir.

C'était l'été. Mon troquet habituel était fermé alors je suis allée boire mon café dans un autre établissement.

Et là je les ai vus arriver.

Le voisin. Et un flic. Je respecte les policiers honnêtes, je déteste les flics.

Celui-là se comportait partout comme en terrain privé. Il était à l'aise, grande gueule, souvent bourré.

Mon voisin avait le profil type. Un lâche. Quelles frustrations subissait-il pour se défouler ainsi sur son épouse ? Je ne sais pas. Comme beaucoup d'hommes violents, il avait un flic dans sa poche.

Autant dire que j'avais peu de chance de faire intervenir la police.

Un soir, nous avons vu la voiture de service du policier garée devant chez eux.

Voilà. Le voisin devait se sentir bien en sécurité et son épouse coincée, faite comme un rat en souricière.

Il faisait ça la nuit. Savait-il que leurs cris transperçaient tout ?

J'ai parlé à la femme. En bonne épouse maltraitée, terrorisée, elle a nié. Elle s'est tue. Elle m'a évitée.

Nous avons déménagé.

Parfois je la croisais et mon cœur s'alourdissait. Ma conscience me taraudait aussi. Je n'avais pas fait assez, je n'avais pas tout fait pour l'aider. Je lui avais demandé, juste, s'il touchait aux enfants. Elle m'avait assuré que non.

J'avais une vie plus que pleine, le travail, les enfants... ce n'est pas une excuse, je sais.

Je sais aussi qu'on ne peut pas aider une femme battue tant que celle-ci n'a pas trouvé le courage de dire.

Quelques jours avant de déménager, je suis allée la voir pour lui donner ma nouvelle adresse. Je lui ai rappelé où je travaillais. Je lui ai dit qu'en cas de besoin je serai là.

Les années ont passé.

Jeudi, elle est venue à mon travail, un établissement public à vocation culturelle.

Une béquille. Une jambe raide. Un coquard. Des points de suture à l'arcade sourcilière. Une main bleuie. Elle venait inscrire son fils.

Classique aussi, ça, chez les hommes maltraitants. On isole la petite famille. On fait tout pour éviter que leur esprit ne s'ouvre trop. L'ignorance...

Je suis allée la saluer.

« Je suis embêtée... Je... mon fils voudrait s'inscrire mais là, pour mon adresse, c'est un peu compliqué... »

J'ai souri.

« Il n'y a jamais rien de compliqué. C'est la PMI, votre adresse ? »

Son sourire a rejoint ses yeux puis elle a fait une grimace. La douleur, sans doute.

« Oui. Je suis partie. Je suis sous protection. »

J'ai hoché la tête. Nous avons parlé. De son fils, du passé. De ses terreurs. De son absolue terreur. De tout ce qu'elle devrait faire maintenant pour apprivoiser ses peurs.

Nous nous sommes trouvé des peurs communes. Moi le bruit du moteur diesel de mon père, elle celui de son mari.

Pour qu'elle parte, il a fallu une triple fracture de la jambe, causée à coups de pieds, le visage défoncé et le corps de son fils couvert de bleus et de plaies.

Mais elle l'a fait. Elle a eu le courage de le faire. Pour son fils.

« Elle ne l'a pas fait votre mère ?

- Non. Jamais. »

Je vais lui procurer mon témoignage.

Se taire, c'est être complice. Ne rien faire, c'est perpétuer le crime.

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By Ma Cocotte

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Commentaires
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dawi 09-04-2009 03:47:56

J'ai une question, c'est quoi au juste la PMI ?
la PMI
Belam 09-04-2009 08:16:35

c'est un organisme d'état qui gère tout ce qui est lié aux enfants. j'allais faire les vaccinations des enfants à la PMI par exemple.
Protection maternelle et infantile.

(T'en poses bcp de questions Dawi, lol)

Pour le texte, bon...Tu as tres bien fait sur toute la ligne, Cocotte. Tu ne pouvais pas faire plus. C'est encore une fois la meme chose. La bascule. Quand la victime se releve, la fois de trop, et décide de reprendre "le pouvoir", et de resister. partir. Avec une vraie force de conviction car là, le bourreau a touché ce qui n'était pas encore sali. ou abimé. Ou déformé.

J'espere qu'elle pourra se reconstruire une vie en douceur et tout en solidité
dawi 09-04-2009 08:35:53

merci je pose des questions, parce que je veux bien tout comprendre [wouuuuh] ou parce que je suis bien con [ohhhh]
dawi 09-04-2009 08:36:49

ceci en soit n'est pas une question.
Sonia 09-04-2009 10:50:58

Très joli texte qui décrit une bien triste réalité...
Il est bien difficile de se défaire de ce genre de situation tant la peur nous tétanise... et tant que l'on n'a pas compris que l'autre n'est pas fort, juste un lâche qui s'attaque à plus faible que lui !
Et j'en passe.
Face à ce genre de comportement, se taire c'est accepter et devenir complice.
J'ai décidé de ne plus jamais me taire.
Merci Ma Cocotte
baci 09-04-2009 12:48:38

j'ai des frissons partout partout
et je m'aperçois au moment de prendre le clavier pour mon comm' que j'avais la main collée à ma bouche, dans un geste d'hallucination

quand je lis de tels témoignages, c'est toujours un mélange atroce de "déjà vu" et de révolte
Ma Cocotte 09-04-2009 13:12:36

La PMI propose des services différents selon les circonscriptions d'action sociale. C'est pour tout le monde même si c'est souvent catalogué "pour les gens à problèmes". Il y a du personnel médical. Chez nous, ils supervisent aussi la protection des femmes battues, avec enfants. La femme et ses enfants sont mis à l'abri et l'adresse est celle de la pmi, pour que l'homme ne puisse pas les retrouver.
Voilà, Dawi.
Pour aider, c'est bon aussi de connaître les structures et les procédures. Souvent, les femmes battues n'ont aucune idée de ce qui peut exister pour les aider. Leur transmettre l'info, c'est déjà un grand pas en avant. Je connais par coeur ces structures dans ma ville, et aussi le jour et l'heure de la consultation gratuite d'avocats. Ca aussi c'est important.
Vieillam 09-04-2009 13:24:32

l'essentiel est d'avoir été là quand elle en a eu besoin. Avant, tu avais bien senti ton impuissance, parce qu'elle n'était pas prête…
et c'est aujourd'hui qui est important.
Quand j'ai quitté mon ex, j'ai demandé à ma voisine (avec laquelle j'avais de vraies relations de proximité) de témoigner de la scène de tabassage qu'elle avait entendu, des hurlements en pleine nuit, des bruits des coups que j'ai reçus, allongée dans ma cuisine. Jamais elle n'a voulu le faire.
J'ai digéré les coups, la violence, j'ai surmonté tout ça… mais son refus, jamais, et je lui souhaite de ne jamais, jamais me recroiser. C'est une des rares personnes envers qui j'ai encore la haine chevillée au corps. Alors juste Cocotte, merci pour elle…
Zan 09-04-2009 14:30:55

"Se taire, c'est être complice. Ne rien faire, c'est perpétuer le crime." oui.
Rolanda Bibine 09-04-2009 18:23:13

Et un jour, je me suis interposée face à un homme qui hurlait violemment sur sa femme. J'ai bien cru que la femme allait me décrocher une grande taloche, c'était vraiment limite.
Je crois que j'attendrais que l'on me demande d'intervenir désormais... par un regard, un geste, un mot....
Pomme 09-04-2009 20:23:52

Un jour, alors que j'appelais "au secours", la porte de la maison grande ouverte, parce que mon ex était là en train de me menacer, parce qu'il venait de me frapper (8 mois après son départ), j'ai appris que dans 2 maisons voisines, on s'était caché derrière les haies pour ne rien raté de la scène...

Il parait qu'ils sont surpris que je ne leur adresse plus la parole à ces connards ! étonnant non ?!
Musardine 09-04-2009 21:25:38

Texte remarquable et poignant, qui fait réfléchir sur beaucoup de malaises et de lâchetés au quotidien.

Je pense à mes anciens voisins, où la violence était quotidienne, et réciproque... suvie de réconciliations torrides (car en plus, leur sommier grinçait ).
Un jour, quand même, nous avons appelé la police car Monsieur était hors de lui et venait de briser sa fenêtre à double vitrage à coups de poings. Les enfants étaient petits, nous avons surtout eu peur pour eux.
Ensuite, quand ils se sont séparés, nous les avons écoutés, l'un et l'autre, mais nous avons refusé de témoigner à leur procès de divorce, nous n'aurions pas pu prendre parti...

Je ne suis pas en train de dire que les femmes battues le cherchent bien et de cautionner la violence des hommes, je crois cependant qu'il y a des cas où c'est moins simple, moins évident de voir clairement une victime et un bourreau : il existe des relations conjugales toxiques réciproques, qui détruisent à la fois l'un et l'autre, mais qui détruisent surtout des enfants qui n'ont rien demandé... et parfois même sans qu'aucun coup ne soit jamais échangé. Enfants qui, à leur tour, auront bien du mal à ne pas reproduire les mêmes schémas dans leur propre vie sentimentale.
Ma Cocotte 09-04-2009 23:25:26

Certes, et je crois être bien placée pour le savoir, ayant été l'enfant. Il n'empêche. Il y a celui qui frappe et celui qui reçoit les coups. Rien ne justifie la violence physique. Rien. Jamais. Je pense qu'il y a des choix à faire. Mon choix est clair. Je témoignerai de ce que j'ai entendu et vu. Point barre. A la justice de juger, ce n'est pas mon rôle. Ensuite, c'est au cas par cas. Selon chacun. Je ne juge personne. Juste il faut se rendre à l'évidence, il existe des gens (hommes et femmes) méchants, violents et pervers. C'est un fait.
Des femmes meurent sous les coups de leur homme chaque jour en France, et en comparaison, très très peu d'hommes vivent la pareille.
Quoi qu'aient pu faire ces femmes, qu'elles soient perverses, responsables ou pas, rien ne justifie leur mort.
sand 09-04-2009 23:46:28

Juste j'arrive pas à trouver les mots...
Ms j'ai beaucoup apprécié ce texte...
Outch...
La Blatte 11-04-2009 20:01:57

Rien à rajoute, tout a été dit et je connais mal le sujet. Je commente juste pour te dire que j'ai trouvé ce texte poignant, dur, émouvant, beau. Et bravo, pour ta non-passivité, pour ton courage, bravo d'avoir été là pour elle...
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Auteur de cette article : Ma Cocotte

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