S'envoyer en l'air, les pieds sur terre

Il avait un visage fermé. Je crois bien que je n'ai jamais vu sur son visage de vrai sourire, celui du cœur qui fait briller les yeux. Non, juste le sourire de circonstance, parfois de politesse, le sourire sans âme.
Elle était enceinte de son second enfant. Nos aînés, même si le sien était plus jeune, s'entendaient assez bien.
Je trouvais qu'il connaissait beaucoup de gros mots, quand même, pour son âge.
Elle était en congé de maternité et parfois nous discutions. Réservée. J'avais le sentiment qu'elle aurait aimé approfondir nos relations mais je ne l'encourageais pas, je le reconnais. Nous avions peu d'atomes crochus et, après une précédente relation houleuse de voisinage, je restais prudente.
D'abord il y eut l'histoire de la haie. Une haie partageait nos deux terrains, une haie très haute qui assurait à chacun une totale intimité. Pour tout dire, surtout à nous puisque notre terrain se trouvait légèrement en contrebas.
Je l'avais surpris une fois, installé au velux sous son toit, occupé à me regarder lire dans mon transat. Je lui avais fait un grand signe, un sourire et lancé un « Bonjour ! » retentissant. Vite il était rentré à l'intérieur.
Le soir, j'en ai parlé à mon mari.
« Je ne le sens pas, ce mec, tu sais. »
Deux jours après, il a demandé à mon mari de respecter le règlement de propriété du lotissement et de couper la haie à hauteur d'1,20 m.
Nous avons essayé d'argumenter, de mettre en avant le respect de l'intimité de chacun mais en vain. Il a fallu couper la haie.
De son velux, il avait alors vue plongeante sur nos deux grandes baies vitrées donnant dans la pièce à vivre et de sa terrasse, le superbe spectacle sur la nôtre et notre piscine gonflable.
Très désagréable.
Nous avons quasiment cessé de lui parler. Je continuais parfois à discuter avec son épouse, mais rarement.
Jusque-là, nous les avions entendus se disputer régulièrement. De vilains mots, certes, mais restant du domaine de la dispute conjugale classique, me semblait-il. Je serrais les dents. C'était l'été. La nuit, j'allais souvent fumer dans le jardin. J'écoutais les chauve-souris voler, la chouette hululer et les mille petits bruits des nuits d'été.
C'est là que ça a commencé.
Il faut croire que l'isolation de la maison était vraiment de bonne qualité, car avant ces jours, je n'avais rien entendu.
Mais une de ces nuits estivales, alors que je savourais une cigarette en admirant les étoiles, l'horreur a commencé.
Il hurlait, elle criait et pleurait. Il y avait ces mots orduriers, aggravés parce qu'elle était enceinte.
« Grosse vache, sale pute... »
J'en passe et des meilleures.
Je ne sais pas depuis combien de temps cela durait.
En cachette, sans bruit, sans réveiller personne, j'ai appelé la police. Une fois. Personne n'est venu. Fermer les yeux, c'est être complice. Ne rien faire, c'est participer.
Cet homme faisait partie des Affreux. C'était une bête.
Je ne pouvais pas rester sans rien faire.
Et puis j'ai compris. J'ai compris pourquoi personne ne s'était déplacé. Comment n'y avais-je pas pensé ? Je suis pourtant bien placée pour le savoir.
C'était l'été. Mon troquet habituel était fermé alors je suis allée boire mon café dans un autre établissement.
Et là je les ai vus arriver.
Le voisin. Et un flic. Je respecte les policiers honnêtes, je déteste les flics.
Celui-là se comportait partout comme en terrain privé. Il était à l'aise, grande gueule, souvent bourré.
Mon voisin avait le profil type. Un lâche. Quelles frustrations subissait-il pour se défouler ainsi sur son épouse ? Je ne sais pas. Comme beaucoup d'hommes violents, il avait un flic dans sa poche.
Autant dire que j'avais peu de chance de faire intervenir la police.
Un soir, nous avons vu la voiture de service du policier garée devant chez eux.
Voilà. Le voisin devait se sentir bien en sécurité et son épouse coincée, faite comme un rat en souricière.
Il faisait ça la nuit. Savait-il que leurs cris transperçaient tout ?
J'ai parlé à la femme. En bonne épouse maltraitée, terrorisée, elle a nié. Elle s'est tue. Elle m'a évitée.
Nous avons déménagé.
Parfois je la croisais et mon cœur s'alourdissait. Ma conscience me taraudait aussi. Je n'avais pas fait assez, je n'avais pas tout fait pour l'aider. Je lui avais demandé, juste, s'il touchait aux enfants. Elle m'avait assuré que non.
J'avais une vie plus que pleine, le travail, les enfants... ce n'est pas une excuse, je sais.
Je sais aussi qu'on ne peut pas aider une femme battue tant que celle-ci n'a pas trouvé le courage de dire.
Quelques jours avant de déménager, je suis allée la voir pour lui donner ma nouvelle adresse. Je lui ai rappelé où je travaillais. Je lui ai dit qu'en cas de besoin je serai là.
Les années ont passé.
Jeudi, elle est venue à mon travail, un établissement public à vocation culturelle.
Une béquille. Une jambe raide. Un coquard. Des points de suture à l'arcade sourcilière. Une main bleuie. Elle venait inscrire son fils.
Classique aussi, ça, chez les hommes maltraitants. On isole la petite famille. On fait tout pour éviter que leur esprit ne s'ouvre trop. L'ignorance...
Je suis allée la saluer.
« Je suis embêtée... Je... mon fils voudrait s'inscrire mais là, pour mon adresse, c'est un peu compliqué... »
J'ai souri.
« Il n'y a jamais rien de compliqué. C'est la PMI, votre adresse ? »
Son sourire a rejoint ses yeux puis elle a fait une grimace. La douleur, sans doute.
« Oui. Je suis partie. Je suis sous protection. »
J'ai hoché la tête. Nous avons parlé. De son fils, du passé. De ses terreurs. De son absolue terreur. De tout ce qu'elle devrait faire maintenant pour apprivoiser ses peurs.
Nous nous sommes trouvé des peurs communes. Moi le bruit du moteur diesel de mon père, elle celui de son mari.
Pour qu'elle parte, il a fallu une triple fracture de la jambe, causée à coups de pieds, le visage défoncé et le corps de son fils couvert de bleus et de plaies.
Mais elle l'a fait. Elle a eu le courage de le faire. Pour son fils.
« Elle ne l'a pas fait votre mère ?
- Non. Jamais. »
Je vais lui procurer mon témoignage.
Se taire, c'est être complice. Ne rien faire, c'est perpétuer le crime.

By Ma Cocotte
Photo trouvée ici
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