VOLDEMAG

S'envoyer en l'air, les pieds sur terre

voldemag

A l'école

Envoyer Imprimer PDF
Les matins de juin, quand mon père attend ses élèves en haut des trois marches qui montent à sa classe, un rayon de soleil arrive jusqu'à lui. Tellement pris par ses pensées que, parfois, il semble parler tout seul, il regarde sans les voir les enfants qui arrivent peu à peu de leurs hameaux lointains.

Ils sont venus à pied ou à vélo, traversant la campagne silencieuse. Ils sentent un peu le lait, la crotte et le foin. Ils ont les joues rouges et les mains rugueuses.

En attendant le coup de sifflet qui marquera l'entrée en classe, des petits groupes se forment. Les garçons occupent le côté gauche de la cour, les filles le côté droit. Cette répartition géographique n'est pas due au hasard mais à l'emplacement des cabinets. Ceux des filles sont à droite, ceux des garçons à gauche. Ceux des filles sont plus récents et l'odeur qu'ils dégagent nettement moins corrosive que celle qui émane de ceux des garçons.

Pendant les récréations, cette division des sexes se complique en fonction d'autres éléments fondamentaux concernant l'organisation des jeux. Le principal, le grand favori des garçons et de quelques filles, dont moi, est le ballon prisonnier.
Le terrain des moyens occupe la partie supérieure de la cour, des classes jusqu'aux tilleuls, celui des grands, le vrai, la partie inférieure. Les maîtres (mon papa et ma maman) effectuant généralement leur surveillance en haut des marches de la classe de ma mère, cet emplacement offre un éloignement appréciable, enrichi par l'existence de deux recoins, l'un derrière les vestiaires, l'autre derrière le préau, à l'abri des regards inquisiteurs et qui permettent d'ajouter aux plaisirs du jeu les frissons occasionnés par quelques contacts furtifs avec les éléments du sexe opposé.

La petite classe et les filles, à part celles qui préfèrent se confronter aux garçons plutôt que sauter à la corde ou jouer à la balle, se répartissent dans la partie centrale, à gauche ou à droite suivant le sexe, et sous le préau.
L'été, quand la chaleur nous enlève le goût du ballon prisonnier, nous jouons aux osselets, assis par terre dans les mares d'ombre. Quand les garçons veulent bien se laisser convaincre, nous faisons des rondes. Je chante les ritournelles avec enthousiasme, espérant être choisie par le fermier dans son pré, ou être ma préférence entre les deux mon cœur balance, je ne sais pas laquelle aimer des deux...

Parfois un événement marque la récréation, par exemple mon père vient jouer au ballon prisonnier avec les grands, la partie redouble d'intérêt, la balle vole de mains en mains, précise, forte, rebondit sans pitié sur l'adversaire lent ou maladroit, « Tu y es ! » hurle l'équipe et le malheureux rejoint, vexé, le camp des prisonniers. L'équipe de mon père finit toujours par gagner, alors il sort son sifflet de sa poche, souffle, la récréation est terminée.Les grands du certificat d'études regardent leurs montres avec satisfaction, nous avons gagné dix minutes.
Chaque saison apporte ses plaisirs, de mi-novembre aux vacances de Noël, quand le froid rougit les mains et les genoux, quand la pluie ou la neige rendent la cour inhospitalière, quand le givre dessine des fleurs sur les carreaux et que les poêles à bois sont brûlants, nous préparons le spectacle de la fête de Noël.

Le spectacle ! De lui sont nées mes aspirations avortées d'actrice, de metteur en scène, d'écrivain, de cinéaste, d'artiste.
Il y a le rôle à apprendre, à dire avec le ton, et là, je suis excellente. Excellente ! Depuis que je sais lire et il me semble que j'ai toujours su, ayant appris à quatre ans, seule au fond de la classe où ma mère enseignait à des petits veinards qui l'accaparaient du matin au soir - je crois que ma précocité n'a pas été le fruit d'une intelligence particulièrement brillante, mais la manifestation d'une jalousie féroce - depuis le premier livre rouge et or que j'ai lu en entier, depuis les merveilleux extraits d'auteur du manuel du cours élémentaire première année, j'entretiens avec les mots un rapport privilégié. Ils me parlent. Je les aime. Je sais les rendre vivants, extraire d'eux l'émotion dont ils sont porteurs.

Il y a les costumes, les robes de communiantes en dentelle recyclées en tenues de princesse, les jupes en papier crépon, les masques d'animaux en carton, les capes et les couronnes.
Il y a l'estrade en bois que les cantonniers montent quelques jours avant le spectacle dans le vestiaire nettoyé de frais.
Les rideaux de velours rouge.
Les bancs de la cantine, les chaises des classes.
Une délicieuse excitation.
Mon père va à la ville chercher mes grands parents.
La répétition générale le samedi après-midi suivie du chocolat chaud à la cantine.
Et enfin, le spectacle !

Il commence et se termine par des monologues ou des chants en patois « Un ptit rchignou vint au monde », « J'y tombe un jour de fouaire ! » authentiques perles du folklore populaire, le public se tient les côtes.
Déguisés en animaux les petits chantent dansent et miment. Les moyens interprètent des saynètes, les grands, sérieux comme des papes la pièce principale, « Le secret de maître Patelin », « L'amour des trois oranges ».
A l'entracte on vend des bonbons et des billets de tombola.
J'ai six ans, huit ans, dix ans...

Céleste

Commentaires
Ajouter un nouveau Rechercher RSS
  sapiens 02-12-2011 20:27:18

Il y a une ambiance particulière à la lecture, quelque chose de si doux, un parfum d'enfance... sauf le coup de l'odeur des wc des garçons, ça, ce doit être une légende !

Capuche 03-12-2011 17:18:01

Ça sent le papier Canson sur mon écran.
Nom:
Email:
 
Titre:
Website:
BBCode:
[b] [i] [u] [url] [quote] [code] [img] 
 
:angry::0:confused::cheer:B):evil::silly::dry::lol::kiss::D:pinch:
:(:shock::X:side::):P:unsure::woohoo::huh::whistle:;):s
Saisissez le code que vous voyez.

3.26 Copyright (C) 2008 Compojoom.com / Copyright (C) 2007 Alain Georgette / Copyright (C) 2006 Frantisek Hliva. All rights reserved."

 
Auteur de cette article : Céleste

> Voir les autres articles de cet auteur

Joomla SEF URLs by Artio