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S'envoyer en l'air, les pieds sur terre

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Quand [BHN] était petit

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C'est d'une banalité affligeante de dire ça, surtout quand je pense au petit garçon que je suis toujours, mais mon papa c'est le plus fort et, quand je serais grand, je veux être comme lui.
Bien sûr tout n'est pas si idyllique que ça.

Mes premiers souvenirs sont ses bras. Comment pouvaient-ils être si puissants pour me soulever du sol tout en étant si tendres quand ils me serraient contre lui. La bienveillance protectrice de ses étreintes face à un monde inconnu m'a donné la force d'affronter mes craintes infantiles. Et son sourire... il était si radieux, comme si je lui apportais plus qu'il ne m'apportait.
On évolue si vite à cet âge là et les mystères du monde ont commencé à m'intriguer. C'est à ce moment que je me suis rendu compte que mon papa c'était le plus intelligent : il savait répondre à toutes les questions que je lui posais. Il connaissait tout et en plus il m'expliquait le monde avec beaucoup d'humour. C'était pas comme à l'école où, à part pendant la récré, on rigolais pas beaucoup.

Humour, curiosité, tendresse et protection : c'est ce qui m'a le plus marqué jusqu'à mes 8 ou 9 ans. Après est venu le temps de la culture : mon papa m'emmenait souvent au cinéma ou m'enregistrait des films pour qu'on les regarde ensemble. Scott, Kubrick, Polanski, Leone, Scorsese... souvent je ne voulais pas voir ces films mais après les avoir vu je comprenais que j'avais assisté à du grand cinéma, sans comprendre pourquoi. Et puis il y avait les bandes-dessinées... beaucoup de bandes-dessinées : Franquin, Gotlib, Goscinny, Greg, Reiser... J'ai rapidement voulu avoir mes miennes à moi, et mon papa il m'en achetait plein : Comics, Peyo, Turk, De Groot, Binet... et même des fois on les lisait ensemble et c'était encore plus drôle quand c'était mon papa qui me les lisais.

Puis mon papa est devenu mon père. Il était toujours le même mais certaines faiblesses sont apparues. Par exemple il vivait mal son âge... je ne le comprenais pas car ça avait l'air génial d'avoir son âge : pas de devoir, pas de dodo à 21h, manger ce qu'on veut... Mon papa si fort avait donc des faiblesses. Et puis je rentrais au collège et on ne dit plus "papa" à 12 ans.
C'est à ce moment là qu'il s'est passé quelque chose que je ne m'explique toujours pas : j'ai découvert la musique grâce à un camarade de classe qui m'a fait écouter une cassette d'AC/DC. Comment la passion principale de mon père avait pu passer au second plan pendant toutes ces années ? Il y avait pourtant des disques partout dans le salon... et puis il y avait cette guitare dans ma chambre, mais il en jouait jamais. Je lui ai demandé si je pouvais écouter ses disques d'AC/DC et il me les a tout de suite sortis pour que je les écoute. Vinrent ensuite le reste de sa discographie : Beatles, Rolling Stones, Hendrix, Bowie, Kiss et tellement d'autres. Je ne l'ai jamais dit à personne mais c'est quand il m'a fait écouter l'album "Highway to hell" que j'ai su que je voulais jouer de la guitare.

Notre relation est devenue très forte à ce moment là. On écoutait de la musique tout le temps. Et quand on n'en écoutait pas on en parlais. C'était pour moi ce qui se rapprochait le plus du bonheur, même si j'osais toujours pas lui demander de m'apprendre à jouer de la guitare.

J'avais à peine 14 ans quand mes grands parents sont décédés à peu de temps d'intervalle. J'ai vu mon père pleurer pour la première fois. Il venait dans mes bras, pensant que je pourrais l'aider, le réconforter, le consoler... mais je n'y arrivais pas. Je me décevais horriblement. Il m'avait toujours soutenu et protégé, et moi j'étais incapable de lui rendre la pareil. Il était si vulnérable et si fragile.

A 14 ans on est con... très con même. J'ai fait des bêtises, pas très très graves, mais assez pour l'entendre dire de moi que j'étais un connard. Pas le connard. Non j'étais un connard parmi tant d'autres. J'étais : "l'autre connard". Je l'avais déçu.
J'ai compris en entendant cette phrase que la plupart de mes actes n'avaient eu qu'un seul but : que mon père soit fier de moi. Ce jour là j'avais échoué. Tout ce que j'avais fait était inutile. La déception que j'éprouvais à me voir impuissant face à la tristesse de mon père, se mêlait au vide d'une vie passée à voir de la fierté dans les yeux d'un homme qui me méprisait.
Quelque chose était cassé en moi. Je n'avais plus de but. On se parlait mon père et moi mais je me sentais meurtri par ces mots.

J'ai du regagner sa confiance... ce que j'ai fait par mon assiduité.
Pour mes 15 ans, mon père m'a acheté une guitare. J'écris ces mots comme si de rien n'était mais je m'en rappelle comme si c'était hier. Ce jour a changé ma vie à jamais. Non content de me faire ce cadeau, il m'a offert quelque chose de beaucoup plus profond : il m'a appris à en jouer. Il a pris la guitare qui était dans ma chambre depuis toujours et m'a montré comment on fait.

Pendant 2 ans on jouait tout le temps. On s'apprenait mutuellement des choses. On riait. On était de nouveau proches.
Bien sûr comme tous les boutonneux de 17 ans j'ai fait mon premier groupe de rock. Mon reup (parce qu'à 17 ans on ne dit plus père) était là à mon premier concert... et c'est d'ailleurs la dernière fois qu'il est venu me voir sur scène.
Peut de temps après ce concert il a du déménager pour son travail. Je ne le voyais que pendant les vacances et lui il travaillait. Notre complicité est devenue moins forte avec les kilomètres. Mais j'ai continué la musique et mes études avec plus ou moins de réussite. J'ai eu un diplôme, j'ai tourné dans une bonne partie de la France, j'ai sorti des disques, j'ai trouvé un travail... Mais il ne comprenait ni mon diplôme, ni mon travail et n'a jamais écouté mes disques. Pourtant j'avais fait tout ça pour qu'il soit fier de moi.

Et un jour il me l'a dit : "je suis fier de toi". Je devais avoir 27 ou 28 ans. J'avais attendu ça toute ma vie.
Oui et maintenant ?
Il me reste quoi ? Quel moteur pour ma vie ?

Et cet homme fier de moi, il n'est pas infaillible. Il lui arrive même souvent de dire des bêtises. Il n'est pas toujours si drôle que ça. Il n'est pas toujours si gentil que ça. Comment être fier de ce que j'ai accompli ? J'ai rien fait d'extraordinaire. Est-il fier de ma médiocrité ? A-t-il si peu d'ambition pour moi ?
J'ai attendu toute ma vie cette phrase, et au lieu de me rendre heureux, cette phrase à fait voler en éclat mon idole.
J'ai donc commencé à vouloir être fier de moi et pas juste à ce qu'il soit fier de moi.
Nous avons été moins proches à partir de ce moment là. Je n'évoquais plus du tout de choses vraiment personnelles avec lui. Juste des banalités.

Pas simple d'avancer sans son mentor, mais finalement je m'en suis pas trop mal sorti. J'ai fait ma vie.
Aujourd'hui c'est à mon tour : je dois devenir un héros.
Ça fait peur.

Et c'est là que mon papa vient poser sa main sur mon épaule. Il me parle. Il m'explique. Il me fait rire. Il me réconforte. Je retrouve cette complicité passée.

Il n'a pas changé mon papa : c'est toujours le plus fort.

Quand je me regarde dans la glace, malgré tous mes complexes et mes doutes, je trouve que mon papa a fait de moi un homme bien. Il m'a tout appris.

C'est à moi de tout enseigner maintenant.

J'espère que je serais à la hauteur... et que mon papa sera fier de son fils.

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By BHN

Commentaires
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Sonia 22-03-2011 11:48:56

Il y a beaucoup de tendresse dans ce texte.
etre et devenir
milllie 22-03-2011 12:42:15

texte très touchant, avoir un père et le devenir...
Se construire dans un regard, dans une main tendue et passer le relai. être à ton tour cette main tendue.
Joli voyage à venir plein de secousses et d'imprévus.
C'est le plus beau qui t'attends Enjoy
Rolanda Bibine 22-03-2011 16:30:44

J'en ai lu des "quand j'étais petit..", je les ai tous bien aimés mais celui là est émotionnellement très fort. Il montre tellement bien la complexité d'être un enfant et d'être un parent... ce que chacun attend à des moments différents, en contradiction parfois avec ce que l'autre peut donner... Magnifiquement bouleversant !
Merci beaucoup
BHN 26-03-2011 04:50:23

Je vous remercie pour vos commentaires. C'est la première fois que j'écris et c'est un texte particulièrement personnel. j’appréhendais beaucoup et vos réactions me touchent vraiment.
Elunatik 18-07-2011 22:47:05

Très beau texte qui en dit bien plus long sur toi que ce que tu pourrais penser. Depuis que je te connais, je te dis d'écrire et de t'exprimer, tu vois je n'avais pas tort, ton texte est très beau. Beau par sa simplicité et sa franchise.
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Auteur de cette article : BHN