S'envoyer en l'air, les pieds sur terre
Quand Marie-Florence était petite, elle faisait la loi, pour de rire et un peu pour de vrai, et elle apprenait que comme les garçon, les grandes filles ne pleurent pas. [Marie]
Quand j'étais petite, j'étais la plus petite, la petite.
Mon frère, lui, m'appelait Pépée, parce que nous avions vu ensemble un film intitulé « Les pépées font la loi ». Dès que je voulais quelque chose, je sortais mon colt imaginaire, et comme les héroïnes du film, je le braquais sur mon frère en lui disant « Les pépées font la loi ».
Il n'y résistait pas ...
Je ne sais combien de temps j'ai gardé ce nom, pour lui, pour ma mère, je ne sais pas si ma grand-mère m'apppelait ainsi elle aussi... Mais je crois toujours que « les pépées font la loi »

Ma grand-mère n'était pas une pépée. Elle, elle faisait la lessive, dans une grande lessiveuse de zinc.
La vapeur brûlante s'échappait quand elle soulevait le couvercle pour touiller d'un grand bâton le linge. Sans doute ai-je essayé de soulever le bâton car je me souviens du poids écrasant du linge mouillé, de la chaleur qui s'en dégageait et de son odeur, l'odeur étouffante et rassurante du linge bouilli imprégné de javel.
Il y avait des attractions foraines tout le long du boulevard, de Barbès à Clichy, et des marchandes de quatre-saisons avec leur carriole dans la rue Lepic.
Un square public au pied du Moulin de la Galette, où ma grand-mère m'emmenait jouer.

Ma mère était jeune et belle.
Mon père était au ciel. Il y était monté juste avant ma naissance. Il veillait sur nous de là-haut. Bien tranquille et nous aussi.
Le père de mon frère, elle s'en était débarrassée avant. Il l'avait tapée une fois, alors elle était partie. On peut taper une femme une fois, pas deux, elle m'avait dit. C'était important parce qu'un jour moi aussi, je serai une femme.
J'appelais la concierge Tatate... Ce n'est pas très élégant, j'avoue, mais c'était l'époque où l'on disait encore « Mémée » et « Tatate »...
Je pensais que les cartes postales que vendait le café au coin de la rue de Lorient et de la rue Lepic me représentaient : une petite fille frisée en culottes bouffantes dessinée avec son chien. Le chien, la chienne plus exactement, devait être celle de la concierge, qui me gardait (la chienne autant au moins que sa maîtresse). J'ai fait mes premiers pas accrochée aux poils de son cou. Des longs poils noirs, bouclés, brillants. Et je suis heureuse de cette occasion de lui rendre hommage. Elle s'appelait Diane, elle était très belle, comme maman.
Je n'étais pas tellement surprise de figurer sur les cartes. C'était normal, puisque c'était ma rue, une toute petite rue qui sortait de la rue Lepic et qui y revenait juste après le tournant, sans conduire ailleurs. Sinon qu'elle s'appelait rue de l'Orient, ce qui était déjà tout un destin...
Je faisais la loi et j'achetais la rue Pigalle au Monopoly. J'y construisais des hôtels. Bien sûr, ça rapportait moins que la rue de la Paix, mais c'était chez moi.
Dans les hôtels, les vrais, il y avait des dames très gentilles qui me faisaient des sourires en disant : quel joli bébé. Dans les bras de ma mère, j'étais la reine, et je souriais aussi, généreuse, à mes humbles sujets. Nous passions devant les dames au décolleté profond qui prenaient l'air cinq minutes devant la porte, les hommes attendaient en file dans la rue devant la porte des hôtels. Ils s'écartaient respectueusement pour nous laisser passer, ma mère, et moi, dans ses bras, la tête aussi haute que la sienne.
Au pas de géants, accrochée à la corde, j'étais la plus forte, la plus légère, je volais tout autour du mat central.
À la balançoire, j'allais taper la barre en serrant mes cuisses nues et brûlantes sur le banc de bois, les mains crispées sur les cordes. Plus haut, toujours plus haut.
Je résistais au poignet de feu plus longtemps que les garçons mais j'aurais quand même voulu un tutu rose pour danser dans le spectacle de fin d'année.
J'ai longtemps porté une jupe plissée écossais gris, avec des bretelles. Elle devenait de plus en plus courte mais je la mettais quand même. « Tu as l'air d'une danseuse de corde » disait ma grand-mère. Alors j'avançais un pied devant l'autre comme une funambule. En riant. On voyait ma culotte ? Et alors ?
Quand j'étais petite, ma mère avait de grands pieds, avec des talons très hauts.
Quand elle partait travailler le matin, j'entendais ses talons claquer sur le trottoir.
Un matin je l'ai suivie, je voulais qu'elle m'emmène. Je pleurais, je criais. Elle m'a renvoyée à la maison.
Les garçons ne pleurent pas. Les grandes filles non plus.
Je suis rentrée.
Quand j'étais petite, en général, j'étais grande. Sauf avec Diane.

Marie-Florence
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Maintenant qu'elle est grande, Marie-Florence Ehret est écrivain, vous pouvez découvrir son travail sur son site.
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