S'envoyer en l'air, les pieds sur terre
Tout se passait toujours pour le mieux. Nous avions nos habitudes, des rituels simples, mais. Parfait stéréotype du troisième âge provincial, ma grand-mère a le secret du bonheur, celui qui apprend à se satisfaire des petites choses de la vie.
Des puzzles, des confections de gâteaux, de cookies, de vieilles cassettes de Kiri Le Clown, des impros de jazz sur le vieux piano désaccordé, des croque-monsieurs, des Legos, des Carambars et du Canada Dry... Je n’en ai jamais bu ailleurs que là.
Et des heures à regarder les anciennes affiches et autres objets publicitaires qui parsemaient cette ancienne épicerie, à calculer lequel des enfants des affiches Delespaulétait le plus malin, à me demander pourquoi un seul trait de chocolat coulait de la lettre « A ».

Les heures s’écoulaient aussi lentement que ce chocolat. Aussi sucrées. Aussi chaudes, grâce au radiateur électrique qui donnait à l'air une odeur particulière. Désagréable, mais rassurante.
Puis venait, fatalement, l’heure à laquelle le bon sens commandait d’aller se coucher. Par « le bon sens », j’entends « ma grand-mère ». Le commandant Bon-Sens avait déjà déserté depuis longtemps le bourbier de mon cerveau.
Bien sûr, je rechignais. Mais la soif de jeux et de télévision n’y était pas pour grand-chose. La vraie raison, c’était la peur.Pas celle de monstres sous le lit, pas celle de ne pas me réveiller... Une autre peur, non pas née de l’imaginaire, mais d’un objet réel.
Les chambres étaient toutes à l’étage, et l’escalier pour y parvenir était sombre, soit il n’était pas éclairé, soit il l’était trop faiblement, je ne sais plus. Toujours est-il que la pénombre y régnait constamment.
Au bout de cet escalier, un couloir ; sombre, lui aussi. Il y avait bien des lampes pour l’éclairer, seulement il fallait, pour les allumer, atteindre un interrupteur situé à l’étage, à plusieurs mètres de l’escalier.
Pour aller dormir, il fallait donc traverser ces ténèbres impressionnantes pour l’enfant que j’étais. Et parcourir ces quelques mètres qui semblaient kilomètres dans mon esprit.
Et pour être bien sûre de ma terreur, ma grand-mère, vile et sadique, avait pris soin de coller au mûr, sur le vieux papier peint fleuri, des affiches de cirque.Pinder et Gruss. Je les ai toujours en mémoire.
Je vois encore les sourires effrayants des clowns. Leur maquillage blanc se détachait de l’obscurité, et il était impossible de détacher le regard de ces tâches blanches nageant dans la noirceur. Des négatifs de tests de Rorschach qui démontaient mes pensées et émiettaient ma confiance.

Ils m’attendaient, en haut de l’escalier, riant de me voir trembler, souriant en percevant ma respiration haletants.
Au fur et à mesure que je montais les marches, leur regards devenaient plus menaçants, leur sourires devenaient grimaces, leurs dents devenaient poignards. Fermer les yeux empirait les choses. C’était permettre à ces fantômes de se mouvoir, comme ans un « 1, 2, 3 soleil » maléfique.
Et, une fois en haut de l’escalier, lorsque je devais passer devant leurs visages pour rejoindre l’interrupteur qui me délivrerait d’eux, je croyais sentir leur souffle sur mon coup, entendre leurs murmures.
Et lorsqu’ils étaient dans mon dos, je devinais leurs murmures.
« Dis, mamie, tu te souviens des affiches de cirque, à l’étage, dans l’ancienne maison ? »
- Oui, bien sûr, pourquoi ? »
- Tu sais qu’elles nous faisaient peur, à L., M. et moi ? »
- Ah bon ?
- Elles étaient effrayantes ! Je n’ai jamais compris comment tu pouvais être assez folle pour avoir ça chez toi.
- ... c’est ta mère qui avait demandé à les mettre là, quand elle était petite...
- ... »

Illustrations:
Publicité pour la Chocolaterie Deslespaul-Havez. Dessin original de OmerBoucquey.
Image issue du Vidéo-Clip Crazy des Gnarls-Barckley. Illustrations de Brian Louie.
Le Joker de Batman, vu par Dave McKean.

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Ohhh… - Juste :
pas rien. - merci.