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S'envoyer en l'air, les pieds sur terre

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Quand [Zelda] était petite

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Il y a des enfances lumineuses. Elles sont rares. La plupart sont douces-amères.
La mienne m'a déchirée et chaque mot que je pose ici j'ai aussitôt envie de l'effacer.

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J'avais tout le temps mal ou peur d'avoir mal. Le monde était plein de pointes et ma peau était striée de balafres.
L'école était une horreur. Je rêvais d'amitiés indéfectibles, de loyauté et d'à la vie à la mort, et c'était nid de crabe et trahison pour faire les paires à l'élastique. Aujourd'hui avec mes yeux de grande, je vois que rien n'était vraiment dirigé contre moi, mais à l'époque tout m'atteignait au coeur. Je me refermais, ne parlais plus à personne. Je cachais des bouquins sous mon pupitre et retardais le moment d'aller en récré. Une fois par an, avant l'été, on ponçait nos tables et on les passait à l'huile. J'aimais bien.

J'étais distraite jusqu'à l'extase. Je chantais à voix haute en cours. J'oubliais mon cartable pour aller à l'école, et je croyais qu'on me l'avait caché. Je manquais ma bouche avec la cuillère de chocolat du petit déjeuner.

Quand j'étais petite j'avais mille ans. Je me disais que toute ma réalité n'était peut-être qu'une invention de mon esprit tordu mais que moi-même j'étais réelle puisque je me posais la question. Mon père était un héros qui m'emmenait à la pêche et aux écrevisses, mais aussi celui qui se cachait pour fumer dans les toilettes, et celui qui battait le chien, et qui me faisait tant rire, et qui me brisait le coeur parfois. (Comment écrire cela ? Je n'étais pas une enfant battue. N'empêche, outre les fessées et les gifles, quand mon père était dépassé, il me frappait du genou dans le dos, à l'improviste. C'est l'humiliation, plus que la douleur, qui meurtrit.)

Je passais ma vie dans les livres et dans le jardin. je regardais les araignées pendant des heures. Je lisais un roman par jour, je rallumais la lumière en cachette, je lisais aux toilettes, en mangeant, dans mon bain, quand le repas était trop long, j'ouvrais mon livre entre les plats. Je lisais tout, Les trois jeunes détectives, Zola et Stephen King, Maupassant et Roald Dahl, Georges Sand et Lovecraft. Les bouquins interdits jonchaient le sol des deux côtés du lit de mes parents, je les rejoignais sous la couette le matin et les lisais en douce pendant qu'ils étaient à la salle de bains. Le contenu ne faisait jamais aussi peur que la couverture.

J'idôlatrais mes cousins. Ils étaient beaux, ils couraient vite, ils avaient des amis et ils étaient deux. Moi j'attendais la petite soeur, le petit frère. Je l'avais dit à tout le village : mes parents allaient m'en faire un. Ce con n'est jamais venu.

J'étais amoureuse. Comme je le serais adulte. Longuement, passionnément. Même pas le désir en moins : juste le désir de je ne savais quoi. Je lui parlais, dans ma tête, toute la journée, et le soir avant de m'endormir. Je le fais toujours.

Certains animaux souffrent quand ils muent. Le crabe qui quitte sa première carapace se débat, coincé au moment où il est le plus vulnérable. J'aime l'enfant trop grave que j'étais. Je lui sais gré d'avoir traversé cette époque, pour que j'ai une chance d'apprendre la légéreté aujourd'hui.

 

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By Zelda Bis

Commentaires
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sand 08-10-2010 10:44:15

J'ai lu ce texte avec la larmichette en embuscade, parce que j'aurai presque pu écrire tout pareil ...

Bordel que j'aime cette rubrique. ENCOOOORe please les gens
Zan 08-10-2010 11:20:35

ouah ça m'étreint ce texte...
oui sand c'est drôle mais j'ai pensé à toi en le lisant.
loin loin de mon enfance à moi.
et pourtant si parlant...
  MarieC 08-10-2010 11:50:39

Ton texte est vraiment très touchant, très juste, d'autant plus touchant qu'il en dit peu : sans dégoulinement lyrique et tout en retenu.
  Aurélie 08-10-2010 12:39:35

Je suis une fan inconditionnelle de la grande Zelda... Ce texte me conforte à nouveau dans mon admiration pour son écriture toujours savamment dosée & posée. Puis ces bottines rouges, j'a-do-re!

(C'est Roald Dahl qui m'a donné le goût de la lecture!)
Chulie 08-10-2010 13:40:28

Petit machin gai malgré tout.
Rolanda Bibine 13-10-2010 10:46:17

une vraie amoureuse des livres... et cela se sens dans tes écrits. Que d'émotions. Merci !!
  zelda 13-10-2010 21:13:03

C'est ma rubrique préférée, je suis vraiment contente d'avoir participé, mais putain quelle mise à nu ... J'veux en lire plein d'autres, allez-y quoi les gens !

Merci de vos réactions, je sais jamais quoi dire, mais ça me touche, voilà.
  Violette R.O.L.L. 22-10-2010 14:33:12

Moi aussi je croyais parfois que le monde entier était dirigé contre moi plus petite...
J'aime ton texte et comme toi j'adore cette rubrique, on s'amuse bien même si on en bave !
  Akemi 17-11-2010 18:08:01

Un très beau texte assurément. J'ai l'impression d'avoir vécu un peu la même enfance, je me retrouve dans tes mots.
Très émouvant...
  Lyjazz 29-01-2011 00:43:03

Doux et fort à la fois...
Comme toi ?
J'ai beaucoup aimé.
On sent bien l'enfant universel et celui qui est de cette génération-là.
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Auteur de cette article : Zelda Bis

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