Notre meilleure ennemie
Mardi, 30 Mars 2010 00:00
Henri
Oui je sais, ça fait longtemps que j'ai t'ai pas parlé du bureau, tout ça - mais y'a plusieurs raisons valables.
* Mes collègues francophones me lisent. Mais remarque, c'est pas gênant parce que j'ai des collègues géniaux.
* Par contre, quand je rentre chez moi et que je blogue, je préfère que ce qui se passe au boulot reste au boulot.
* Tu t'en fous, certainement.
Néanmoins, y'a quand même une chose dont il faut que je te parle. C'est un peu le pilier central de la boîte, le genre de personne qu'il y a dans toute organisation qui se respecte et celle dont le job est certainement le plus important pour le maintien de conditions de travail dignes et responsables.
Je veux, bien sur, parler de la femme de ménage.

Si tu es assez naïf pour penser que tu aurais une photo de mon bureau...
La femme de ménage est une créature qui évolue dans un milieu hostile, elle est forcée de cohabiter deux fois par semaine avec une bande de gens pas très drôles, qui parlent des langues qu'elle comprend pas, qui bouffent des chips en en foutant partout sur la moquette sans le faire exprès (je suis un être malveillant) et qui boivent du café par litre en omettant bien sûr d'aller ranger la tasse dans le lave-vaisselle de peur de ne pas pouvoir concourir pour le titre du plus-beau-rond-de-tasse-sur-bureau (avec bonus si durée de vie supérieure à deux jours).
Néanmoins (oui, je sais, ça fait beaucoup de néanmoins), la femme de ménage du bureau a beau essayer tous les jours de survivre dans ce milieu particulièrement velléitaire (là, c'est le moment où tu t'émerveilles de la diversité de mon vocabulaire), on peut dire qu'à la base, elle met pas vraiment toutes les chances de son côté.
En effet.
La femme de ménage, celle de mon bureau, elle accumule un peu dans son genre. Déjà, facialement, c'est un peu un mix malheureux de Droopy et Larusso - en version 50 ans et fumeuse de longue de durée. Je tiens d'ailleurs à présenter mes excuses à Droopy, je suis désolé, je m'infligerai le nouvel album de la Larusso en guise de punition.
(Ah oui mais non, parce qu'après, faudra que je présente mes excuses à Larusso etc... ouhlala, on n'est pas sorti).
Ensuite, sur un plan plus relationnel, la femme de ménage est obsédée par le contact humain et le dialogue. Genre tout le temps. Elle scrute, elle observe, elle attend. Donc maintenant, on élabore des stratégies, dont la plus connue qui est celle du je-regarde-droit-dans-mon-écran-en-fronçant-les-sourcils-pour-faire-genre-je-suis-très-occupé-et-en-plus-c'est-compliqué-alors-fous-moi-la-paix. En général, elle attend que tu sois en rupture de stock de liquide à ingérer, elle se planque sournoisement derrière la porte de la cuisine (oui, on a une cuisine au bureau), et là, elle attaque. Dans ces cas-là, la femme de ménage a un arsenal de phrases choc qu'elle ne sort qu'en situation d'urgence (entendre ici: situation dans lesquelles tu tentes de faire preuve d'une forme de désintérêt courtois en regardant le sol pantoisement et en mimant un faciès agacé devant la difficulté de la tâche qui t'attend après avoir été quérir ta 8ème bouteille de flotte de la journée), voici donc un petit florilège:
* « Je crois que je vais passer l'aspirateur avec le balai. » (Ben oui, c'est bien plus drôle tsé...)
* « C'est quoi ton petit nom? » (Elle ne te drague pas, elle ne te drague pas, elle ne te drague pas - elle te demande seulement ton prénom d'une manière légèrement désuette).
* « Je dois jeter les sacs poubelles ? » (Ben écoute, si tu leur trouves une autre utilité, libre à toi hein, moi je veux pas du tout entraver ta créativité, tu comprends).
Et le meilleur pour la fin:
* « Je savais bien que vous étiez au Canada, vous avez une tête de bûcheron. » (COMMENT TE DIRE...)

Non mais, de qui se moque-t'on ?
Tu l'auras compris, le jour où la femme de ménage va nous quitter, ce sera un peu la fin d'une ère. Le moins qu'on puisse dire, c'est qu'elle est tellement mythique que je songe à lui consacrer une rubrique dans mon rapport de stage, comme une espèce d'encart dans lequel elle pourrait s'exprimer et dire tout le mal qu'elle pense de nous - ce serait juste et fair-play.
Je sais pas, j'hésite encore.

By Henri de Belgie
Henri, 21 ans.
Étudiant à Sciences Po, parti à Montréal étudier la criminologie.
Revenu de Montréal et parti en Belgique, travailler pour une ONG en espérant un jour devenir maître du monde.
Mais fera du journalisme, parce que les instit' européennes et les tueurs en séries, c'est sympa mais bon.
Aime particulièrement la musique, Sigmund Freud et les Paris-Brest.
Déteste particulièrement le bricolage, Jean Dujardin et les artichauts.
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